Peuple et nation.

Les conceptions félibréennes au XIX° siècle.

Le félibrige est fondé en 1854, mais il s’appuie sur une histoire qui s’est élaborée au cours du demi-siècle précédent. Cette histoire produit des effets à mesure que le succès du félibrige, et celui de Mistral en particulier, s’affirment. L’association de poètes dont il est un des fondateurs tend à se transformer en organisation du peuple provençal. Elle se donne pour but de lui faire prendre conscience de son histoire et de sa valeur. De là à se découvrir prophètes nationaux, il y a un pas que les félibres ne franchissent pas, malgré quelques tentatives –ou tentations- à cause du spectre du séparatisme, qu’ils veulent éviter à tout prix. Le félibrige est en quelque sorte au bord du national, et il est intéressant de voir les conditions qui l’y ont amené, et les raisons pour lesquelles il n’a jamais franchi le pas.

1.Une histoire potentiellement nationale.

La structure de base d’un récit qui pourrait être national est fournie par les travaux historiques, histoires constituant les bases d’une histoire potentiellement nationale. La redécouverte, dans le sillage de l’œuvre de Herder, des traditions populaires, et la mise en valeur du riche passé des troubadours en sont l’élément essentiel.

L’œuvre de Bernard Mary Lafon, L’Histoire politique, littéraire et religieuse du Midi de la France (1845) constitue la référence des érudits occitans pendant au moins un demi-siècle. Elle reprend l’histoire de la croisade des Albigeois, perçue comme une lutte entre la civilisation et la barbarie. Comme ses prédécesseurs (Sismondi, Thierry), Mary Lafon oppose un Midi éclairé et bourgeois à un nord encore englué dans la féodalité sous l’autorité des barons renforcée par l’église de Rome. Les uns et les autres s’effraient d’une floraison qui constitue pour leur pouvoir une menace objective.

« La ruse habile des premiers (clercs italiens) et la brutale barbarie des seconds (barons français), en envahissant les contrées méridionales, y trouvèrent deux obstacles très grands: le développement des lumières, d’abord et ensuite l’établissement municipal ».

Le Midi de Mary Lafon est menaçant pour l’ordre aristocratique et clérical, dans la mesure où il donne une nouvelle base à la société. Sur ce point, il est conforme à ses prédécesseurs. Mais Mary Lafon ne s’en tient pas à un conflit opposant civilisation et lumières d’un côté, despotisme et obscurantisme de l’autre. Les villes méridionales tendent également à former une nation.

« Ainsi donc les cités libres ou municipales, les républiques de Provence, et les villes nouvelles ou consulaires, formaient cette bourgeoisie unie étroitement et forte qui, placée entre la noblesse et l’église, était comme la colonne vertébrale de la société »[i]. Cette insistance sur les villes fait écho à ce que Fichte, dans les Discours à la nation allemande (1807), disait des villes et de la nation allemande. (« Je ne me livrerai pas à une comparaison entre les citoyens des villes impériales allemandes du moyen âge et les autres classes sociales de cette époque (…); mais, comparés à ceux des autres nations germaniques, nous verrons que les bourgeois allemands furent des bourgeois instruits, tandis que les autres n’étaient que des barbares »)[ii]. La nation allemande prospère, bourgeoise et urbaine est détruite par la barbarie des princes. Rien n’empêche d’y voir une analogie avec la destruction de la nation méridionale par les barbares du nord. Cette opposition se retrouve dans le récit de Mary Lafon, mais avec une variante importante. Ce n’est pas seulement la rapacité qui motive la destruction, mais une « haine nationale », dont on peut penser, même si ce n’est pas dit, qu’elle oppose une nation à une autre.

« Les moines de Citeaux s’abattent comme un essaim d’oiseaux de proie sur le Languedoc, la France et la Provence, et remplissent toutes les chaires de cris de guerre. Une croisade est résolue. Tout le nord, poussé par la vieille haine nationale, se rue sur le Midi »[iii].

La guerre produit une réaction d’unité de l’ensemble de la population et les clercs, présents dans la société méridionale, n’y peuvent rien. « Forcées, dès lors, de se prononcer, de porter leurs sympathies et leur confiance vers les Parfaits, hommes de savoir et de mœurs pures, ou vers les clercs, gens pour la plupart aveuglés par l’ignorance et plongés dans le dérèglement, les populations intelligentes du Languedoc n’hésitèrent point. Elles se rangèrent du côté des Parfaits »[iv].

Il faudrait être bien peu éclairé, en somme, pour manifester encore quelque sympathie pour les envahisseurs. On retrouve donc les traits essentiels du récit national fixé par Fichte une quarantaine d’années plus tôt. L’opposition entre civilisation et barbarie, liée à l’urbanité, agit comme révélateur d’une nation. Fichte ajoutait que « pour ranimer l’esprit allemand, le moyen le plus efficace serait la publication d’une histoire exaltante des Allemands pendant la période dont nous nous occupons »[v]. Il n’y a pas chez Mary Lafon d’histoire exaltante des Occitans, mais on y apprend qu’une société éclairée a été détruite par la haine de ceux qui y voyaient une menace. Le cadre est donc fixé pour que cette histoire puisse exister.

Ce n’est pas pour autant chez lui une histoire nationale exclusivement occitane. Les contours de cette nation éclairée « potentielle » sont beaucoup plus vastes. C’est un grand sud qui aurait pu être réuni. Charles d’Anjou, dit Mary Lafon, aurait pu former une nation et « réunir cette Italie si fractionnée à tous les peuples parlant la langue provençale et, se confédérant avec la péninsule d’un côté et les îles méditerranéennes de l’autre, constituer au midi de l’Europe la plus forte, la plus florissante des nations »[vi]. Cette configuration originale (unissant l’Italie, encore fractionnée à l’époque où il écrit, l’Occitanie, et la Sicile, la Sardaigne et la Corse) n’aura pas d’autres chantres. Elle peut toutefois attacher, à partir d’un événement fondateur qui se situe en Occitanie, une conscience nationale à une histoire, matériau nécessaire de toute revendication nationalitaire.

Avec l’œuvre de Mary Lafon un schéma est posé, dans un contexte de redécouverte d’une littérature, que d’autres récits vont pouvoir utiliser, et dans lequel la croisade des albigeois pourrait très bien être un des éléments d’un récit national occitan.

Les félibres en semblent loin, lors de leur fondation qui est exclusivement poétique. Mais ces poètes vont très rapidement avoir l’ambition et la prétention de représenter, puis d’incarner un peuple tout entier, et avec ce rapport au peuple la question de la nation ne pourra pas éviter d’être posée. Les premiers vers de Mirèio sont très révélateurs à cet égard. La première formulation des deux vers liminaires était : Cante uno chato que, pecaire, Pousqué pa’ vé soun calignaire. (Je chante une jeune fille qui, hélas, ne put avoir son amoureux). Elle devient ensuite : Cante uno chato de Prouvenço (Je chante une jeune fille de Provence). On passe d’une histoire privée, en quelque sorte, à une dimension générale. C’est d’un pays qu’il est question à travers l’histoire de cette jeune fille, qui acquiert alors une dimension emblématique, on pourrait dire une dimension nationale, puisque tout le peuple se reconnait dans les personnages de Mireille.

Les félibres peuvent donc commencer à considérer, au vu du succès de leurs productions, de l’œuvre de Mistral et de l’Armana prouvençau (l’almanach provençal, qui connaît un beau succès) ainsi qu’un certain nombre de manifestations, qu’ils représentent effectivement ce que l’on pourrait appeler, et en tout cas ce qu’ils appellent le peuple provençal. On peut bien sûr émettre des doutes sur la réalité de ce peuple, considérer qu’il s’agit d’un peuple idéal basé sur une ruralité qui ne reflète pas la totalité du pays et néglige trop les centres urbains et les signes de la modernité, mais la construction de ce peuple authentique, avec ses traditions, ses coutumes et en particulier sa langue, se révèle efficace à bien des égards. Forme-t-il pour autant une nation ? Ce n’est jamais dit clairement mais le contexte s’y prête et c’est à partir de quelques lignes qui voulaient simplement apporter une précision sur un texte poétique que la polémique va se déchainer.

2.La note de Calendal.

La polémique prend naissance lors de la publication en 1867 de Calendal, le deuxième poème de Mistral (soit treize ans après la fondation du félibrige, et huit après la publication de Mireille. A noter également, en 1866, le poème La Coumtesso). L’histoire de Calendal, dans son ensemble peut être vue comme la métaphore de la Provence enchainée à un maître tyrannique. Le texte qui nous intéresse se trouve dans une note sensée expliquer l’allusion à des barons « picards, allemands et bourguignons » faite au chant premier du poème.

« Quand les barons picards, allemands, bourguignons, allusion à la guerre des albigeois et aux sièges de Toulouse et de Beaucaire par les envahisseurs du nord », précise Mistral. Mais il ne se contente pas de cette précision sur une allusion du poème, et transforme la croisade à motifs religieux en affrontement national.

« Bien que la croisade commandée par Simon de Monfort ne fut dirigée ostensiblement que contre les hérétiques du Midi et plus tard contre le comte de Toulouse, les villes libres de Provence comprirent admirablement que sous le prétexte religieux se cachait un antagonisme de race ; et quoique très catholiques, elles prirent hardiment parti contre les croisés.

Il faut dire, du reste, que cette intelligence de la nationalité se manifesta spontanément dans tous les pays de la langue d’oc, c’est-à-dire depuis les Alpes jusqu’au golfe de Gascogne et de la Loire jusqu’à l’Ebre. Ces populations, de tout temps sympathiques entre elles par une similitude de climat, d’instinct, de mœurs, de croyances, de législation et de langue, se trouvaient à cette époque prêtes à former un Etat de provinces-unies. Pour que cette force éparse prit vigoureusement conscience d’elle-même, il ne fallait plus qu’une occasion : une guerre d’intérêt commun. Cette guerre s’offrit, mais dans de malheureuses conditions (…) ».

Une « bonne » guerre aurait pu cimenter l’unité nationale occitane. Son issue fut malheureusement mauvaise, et Mistral en prend son parti à regret.

« Il fallait, paraît-il, que cela fut pour que la vieille Gaule devint la France moderne. Seulement, les Méridionaux eussent préféré que cela se fit plus cordialement et désiré que la fusion, n’allât pas au-delà de l’Etat fédératif. C’est toujours un grand malheur quand par surprise la civilisation doit céder le pas à la barbarie, et le triomphe des Franchimands retarda de deux siècles la marche du progrès (…).

Mais la sève autochtone qui s’était épanouie en une poésie neuve, élégante, chevaleresque, la hardiesse méridionale qui émancipait déjà la pensée et la science, l’élan municipal qui avait fait de nos cités autant de républiques, la vie publique enfin circulant à grands flots dans toute la nation, toutes ces sources de politesse, d’indépendance et de virilité étaient taries, hélas ! pour bien des siècles »[vii].

On retrouve dans cette note tous les éléments du récit national. Il y a la nature commune « de tout temps », portant sur l’essentiel, à savoir la langue, les mœurs et même la législation. Il y a un génie national, une « intelligence de la nationalité » qui ne demande qu’à se manifester et se manifeste d’ailleurs mais, hélas, dans de mauvaises conditions. Civilisation et barbarie opposent le nord et le midi pour finir par la victoire regrettable de ce dernier. Au passage, Mistral a tout de même évoqué la possibilité d’un Etat des provinces-unies du Midi. C’est de l’histoire, certes, et du passé. Il n’y a pas d’appel à la résurrection de la nationalité, au besoin par un nouveau conflit, ni de prophétie tonitruante. En ce sens, cette note n’est pas comparable aux textes nationalistes qui lui sont contemporains[viii]. Mais on pourrait considérer que la porte d’un avenir national n’est pas totalement fermée. Les sources de la nationalité sont taries « pour bien des siècles », pas pour toujours. Il y a une allusion à l’Etat fédératif, et cette ouverture est suffisamment insupportable à nombre de lecteurs qui y voient un récit périlleux pour l’unité française.

Le texte de Mistral, et le poème qui l’explique, ne seraient-ils pas le commencement d’un printemps du peuple occitan, qui pourrait alors invoquer le principe des nationalités, et par là-même remettre en cause l’unité nationale ? Sorti de son contexte et prise pour un manifeste nationaliste, la note de Mistral n’interdit pas cette interprétation, et des lecteurs y verront sans hésiter une tentative séparatiste. Pouvaient s’ajouter également des soupçons relatifs à la rencontre avec les Catalans, et Balaguer en particulier, et on peut penser que ce dernier n’est pas étranger à la (relative) radicalisation du discours de Mistral. Mistral et le félibrige se retrouveront enrôlés, pour certains, dans le cas des activistes nationalistes et, du point de vue français, dans celui des séparatistes.

C’est l’argumentation d’un ancien félibre, Eugène Garcin, qui juge l’affaire assez grave pour consacrer un ouvrage entier à la dénonciation des prétentions nationales dont Calendal pourrait être le livre de référence. Dans cet ouvrage, Les Français du nord et du midi, La note de Calendal est prise très au sérieux. Il s’appuie pour cela sur un commentaire de l’œuvre de Mistral par l’Armana prouvençau de 1867 dont il cite le passage le plus « subversif »[ix] :

« Cette nouvelle œuvre de notre chef, œuvre de sept années, œuvre d’enthousiasme et de virilité, va passionner toutes les âmes généreuses et asseoir notre Provence dans sa conscience de nation (e asseta, dit le texte, nosto Prouvènço dins sa counscienci de nacioun) ». Il s’agit bien pour Garcin d’un récit national et tous ses efforts sont destinés à en montrer la nature nocive, puis à en réfuter les fondements dans une seconde partie intitulée « La nationalité française ».

La première partie est consacrée à la « nationalité inattendue » qui serait défendue par Mistral. Garcin s’attache à montrer que rien ne peut laisser voir les prémisses d’une nation dans le Midi de l’époque et, en particulier, qu’il n’y a pas d’unité nationale. La meilleure preuve en est donnée au chapitre V : « Qui appela la croisade au Midi ? Le Midi ! » affirme le titre du chapitre. Ce sont donc des Occitans qui sont à l’origine de la croisade, voulue par une partie de la société même si –car il est difficile de dire le contraire- elle est subie par une autre.

Dans la deuxième partie du livre, consacrée à la nationalité française, il refuse l’idée d’une nationalité provençale, constatant que « depuis le jour où elle-même, la Provence, appela les Romains, il n’est pas une province qui ait eu plus de maîtres étrangers »[x]. L’argument est maladroit, car maints mouvements nationalistes s’appuieront précisément sur le fait qu’ils ont toujours vécu sous le joug de l’étranger pour revendiquer le droit de s’en libérer enfin, mais Garcin l’accompagne d’une mise en pièce des caractères nationaux des Provençaux. La langue et les caractères, en particulier, n’y constituent nullement une nation, pas plus que l’histoire. « Grattez le Français, vous trouverez le Gaulois », conseille-t-il, et si cet impératif ne brille pas par sa rigueur, il dit néanmoins clairement qu’il ne saurait y avoir de trace d’une nationalité occitane.

Cette réfutation s’appuie sur une conception de la nation qui refuse de considérer que c’est à partir de caractéristiques prétendument communes que la nation se forme. Bien qu’il cite Fichte au début de l’ouvrage –mais il est vrai que l’ensemble ne fait pas preuve d’une grande rigueur- Garcin s’appuie sur l’histoire considérée dans son ensemble, et cite un discours de Thiers préfigurateur des propos de Renan[xi].

« La vraie nationalité se distingue par le caractère des peuples, elle est là, marquée en traits ineffaçables. Et l’on croit chercher les signes de la nationalité dans les traits du visage, dans les origines, dans les patois conservés au fond de quelque province ! Non messieurs. La nationalité, c’est celle que le temps nous a donnée en nous faisant vivre sous le même gouvernement, en nous exposant aux mêmes vicissitudes, en nous donnant les mêmes joies et les mêmes douleurs. Voilà le seule nationalité vraie, la seule incontestable.

Faudrait-il donc, avec votre système, aller sur un point de notre frontière, demander quelle langue on y parle ? (Ex de l’Alsace. Si on disait aux Alsaciens il faut se séparer de nous). L’Alsace protesterait toute entière, et la nation française avec elle ». Garcin y ajoute des propos de Charles Fauvety.

« Il ne faut pas chercher la nationalité dans la race, qui n’est que l’un de ses éléments constitutifs. La construction séculaire d’une nationalité exige des éléments divers. Ces éléments ne peuvent être fournis que par la fusion de plusieurs races »[xii].L’utilisation faite par Garcin du débat sur l’idée de nation, à travers l’insistance qu’on peut porter sur des caractéristiques « naturelles » ou sur un processus historique est certes loin d’être la plus rigoureuse qui soit. Mais elle agite avec force le spectre du séparatisme et c’est suffisant pour que Mistral, qui ne veut être un prophète national que sur le plan littéraire, se montre à partir de là beaucoup plus réservé sur la question.

Cette critique virulente, jointe aux autres réactions, amène Mistral à marquer le plus vite possible son absence totale de visée séparatiste et son attachement à la France. En 1868, dans le discours qu’il adresse à Saint-Rémy aux félibres catalans. Mistral affirme qu’il faut que le peuple connaisse son histoire, et le fait qu’il s’est toujours défendu. Il énumère les ennemis qu’il a eu à combattre : la Rome de César, les Sarrasins, les « faux croisés de Simon de Montfort », et les lansquenets de Charles Quint. La croisade a perdu son caractère emblématique. Elle est englobée dans une résistance séculaire et multiforme. Et pour lever toute ambiguïté, Mistral ajoute qu’il « faut que notre peuple sache que nos ancêtres se sont joints librement, mais dignement à la France généreuse » et termine son discours par un salut « à la Catalogne, notre sœur, à l’Espagne, notre amie, à la France notre mère ».

Quand il fait allusion, par la suite, à la croisade, c’est en termes très allusifs et imagés, au point de rendre l’épisode méconnaissable. En 1878 (dix ans après, donc), à Montpellier, il décrit le brillant siècle des troubadours, puis se demande ce qui a obscurci cette floraison. Il dit que « la tête du Midi tomba sous le fer » et que les châteaux démantelés en témoignent (Toulouse, Carcassonne, Béziers, Beaucaire). Mais on n’en saura pas plus.

La note de Calendal a toutefois laissé des traces, et Mistral y revient pour la sainte Estelle de 1882 (quinze ans après, cette fois !), qui se tient à Albi, le 24 mai, face à un auditoire dont il devine les attentes. Il commence prudemment par se placer dans un cadre cosmique. Il évoque les forces centrifuges et centripètes qui agitent le monde, utilisant malicieusement à propos de ces dernières l’image de la pierre d’une fronde[xiii]. Ces forces jouent à l’intérieur d’un équilibre, un ordre « miraculeux », qui entraine l’harmonie éternelle du monde.

C’est bien entendu une conception du monde très générale. Qu’en est-il de la France ? La France, dit Mistral, a « lutté pendant de longs siècles pour avoir l’unité ». Dans cette lutte de la France pour l’unité, le Midi a eu sa part. « Le Midi, nous pouvons le dire, s’est donné tout entier à cette entreprise, a tout sacrifié pour l’union, pour la paix, pour la grandeur de la patrie ». Le Midi n’a pas été sacrifié mais s’est sacrifié sur l’autel de l’unité nationale et « grâce à Dieu, l’unité est faite ». La note de Calendal est bien loin. Cette proclamation de fidélité à l’unité permet à Mistral, en renouvelant en paroles le « sacrifice » du Midi, d’avancer en toute sérénité des revendications félibréennes débarrassées de tout soupçon de séparatisme.

Peut-on en rester là, pour autant, dans un discours prononcé à Albi, et devant un auditoire dont il connait les attentes ? Mistral ne contourne pas la difficulté. Il devine le « segren » (chagrin, émotion causée par un lieu désert) qui émeut ses auditeurs. Mais loin de moi, dit-il, de vouloir faire renaitre une indignation bien morte. « Nous ne voulons pas savoir, maintenant, qui était l’ennemi, qui avait raison ou tort. Le sang qui a coulé a cimenté l’unité de la France ». Mais les morts ont droit au souvenir quand ils sont tombés dans la bataille. « Tout homme qui défend le sol de sa patrie, qui lutte et meurt pour elle, mérite la mémoire du pays ».

Dans cette étonnante composition, Mistral demande le souvenir pour les morts de la guerre des Albigeois tombés pour leur pays, en les replaçant dans le cadre général de l’histoire de France. Sans aller jusqu’à dire qu’ils sont morts pour la France, affirmation qui peut passer encore moins devant son auditoire qu’ailleurs, il produit un mixte d’oubli et de mémoire. Les morts, tous les morts de la « lutte pour l’unité » (et non de la « croisade », encore moins de « l’invasion ») des Albigeois entrent dans le cadre de l’histoire de France. La façon dont ils y sont entrés importe peu maintenant, et le récit national occitan est bien enterré. Ernest Renan, qui a prononcé la conférence Qu’est-ce qu’une nation ? à peine deux mois plus tôt (le 11 mars) n’aurait rien trouvé à redire, bien au contraire, à cet oubli/souvenir d’un épisode de l’histoire de France.

S’il faut être encore plus explicite, Mistral n’hésite pas comme à Sceaux en 1884, devant les félibres parisiens. L’union de la Provence et de la France y est décrite dès le début comme un mariage librement consenti : « La Provence indépendante s’est donnée librement à la nation française ». Le peuple provençal s’unit « par amour au peuple qui lui plait », et la demande concernant la langue est modeste. Il faudrait lui faire dans les écoles, dit Mistral, « une petite place à côté du français ». Il s’efforce donc à nouveau, et les félibres avec lui, de réparer l’impression faite par la note de Calendal, et les conséquences qu’on pourrait en tirer. Dans les discours et déclarations officielles, c’est la France qui est une nation et rien de ce qui pourrait ressembler à une revendication nationale ne sera plus dit. Il y a à cela deux causes principales et convergentes. Après le reflux des tentations politiques, d’une part, le félibrige redevient et restera une association poétique qui se réclamera constamment apolitique. D’autre part, comme l’a montré Philippe Martel, la carrière et les ambitions des félibres se situent dans un cadre français, et plus précisément parisien, qui n’offre pas d’alternative à la nation française.

3.Volonté d’apolitisme et félibrige parisien.

En tant que représentants du peuple provençal, c’est en effet sur le plan de ses coutumes et de sa langue que les félibres veulent influer, sans prétendre aucunement se mêler du gouvernement. Cela les éloigne de l’action politique, et les prive d’une action effective sur le peuple contemporain. De ce fait, l’écart est de plus en plus grand entre le peuple qu’ils conçoivent et celui qu’ils rencontrent Cet écart entraine des désillusions régulières mais n’entame pas leurs convictions. Il y a un peuple authentique, et même s’il n’était plus constitué que de dix familles, écrit Mistral en 1882, elles « représenteraient la noblesse de la vieille Provence et seraient saluées le chapeau à la main ». Cette mise en scène du dernier carré des Provençaux n’a rien d’un programme visant à propager un esprit national. Elle va devenir parfaitement compatible avec les manifestations folkloriques, y compris aux yeux des Provençaux, et conforter les félibres dans leur rôle de gardiens de l’authenticité. Dans cette perspective, une revendication nationale plongerait dans le tourbillon de « la politique », qui a tendance à devenir, à partir de là, une expression péjorative. Les proclamations d’apolitisme, l’insistance sur le fait qu’on trouve dans le félibrige des personnes de toutes les tendances, mais qu’on n’y parle jamais politique, deviennent dès lors récurrents. Pourvu qu’on les laisse faire la fête et parler leur langue (l’enseigner, c’est autre chose), disent les félibres, les Provençaux s’estimeront satisfaits. Une revendication politique jetterait le trouble dans le peuple, et parmi les félibres. Une revendication nationalitaire les rendrait suspects en France et plus particulièrement à Paris, ce que les félibres veulent éviter. L’apolitisme est par conséquent un principe régulièrement invoqué.

Car c’est à Paris que les félibres, et Mistral le premier, recherchent et obtiennent (mais sur la base d’un malentendu), une certaine reconnaissance. Il existe un félibrige parisien dont les membres sont non seulement des écrivains et poètes mais aussi des notables, députés, ministres. Ce félibrige parisien est le point de départ pour des tournées dans le Midi qui seront l’occasion d’autant de fêtes, d’inauguration de statues et de discours. Philippe Martel a bien montré que ces voyages quadrillaient le territoire occitan et créaient autant d’événements mémorables. La célébration des gloires locales s’y fait de fait dans le cadre français. Les discours, tenus à Paris, quant à eux, confirment souvent l’ancrage national/français du félibrige. Les félibres parisiens peuvent ainsi s’entendre dire par Michel Bréal en 1890  « Vous n’êtes pas de ceux qui pensent que l’homme appartient sans réserve aux formes du passé et que sa destinée lui est dictée à l’avance par le nom qu'il porte, par la langue qu'il parle, par la religion qu'il a reçue, par la latitude où il est né. Vous êtes trop Français pour adopter ces théories exotiques »[xiv]. Ils sont sans doute peu à apprécier sur le fond le discours, mais les propos de Bréal renvoient en même temps une image de leur action sans ambiguïté

Bréal n’est pas félibre mais des discours liés à la nation française sont également tenus à l’intérieur du félibrige. Le félibre et homme politique national Maurice Faure, la même année, dans un des voyages félibréens dans le sud-ouest, se réfère non plus à la croisade ou à l’union de la Provence à la France, mais directement à la Révolution. Le Midi, pour lui, a sa part à l’histoire de France, grâce aux volontaires gersois de la Révolution. « Si cette vieille et généreuse terre de Gascogne, s’est-il écrié, si votre vaillant département du Gers ont marqué leur empreinte ineffaçable dans l’histoire de la Révolution française, ce n’est pas seulement par l’éloquence de leurs orateurs ou la plume de leurs écrivains, c’est encore, c’est surtout par l’héroïsme de ces enfants du peuple qui, enflammés de l’amour de la patrie, champions enthousiastes des principes de 1789, s’élevèrent par la seule force du courage et du caractère, jusqu’aux premiers rangs de l’armée et conquirent glorieusement l’immortalité en sauvant le pays de l’invasion étrangère ». L’insistance à mettre en valeur les héros révolutionnaires n’était certainement pas du goût de tous mais montre qu’on peut être à la fois félibre et pleinement intégré à l’histoire nationale.

A quelques épisodes près (nous allons voir le principal), l’idée d’une nation provençale disparait donc du champ politique et les félibres ne peuvent plus être accusés d’en être les propagandistes. La sulfureuse référence à la croisade s’efface. Les proclamations d’apolitisme équilibrent, ou du moins tentent d’équilibrer la composante très conservatrice de certaines écoles et de certains auteurs félibréens. On reprend très souvent la citation de Félix Gras, qui sera chef (le terme félibréen est « capoulier ») du félibrige. « J’aime mon village plus que ton village, j’aime ma Provence plus que ta province, j’aime la France plus que tout », (comme le fait Camille Pelletan à Paris en 1905). On parle de grande et de petite patrie, de patrie et de matrie (selon l’expression de Berluc-Perussis, mais cette distinction n’a pas eu grand succès), jamais directement de la nation provençale ou occitane.

4.La nation dans la culture régionale.

L’idée de nation ne va pourtant pas disparaitre du félibrige, mais se retrouver de façon plus informelle et légère en quelque sorte, lors de manifestations et de commentaires qui portent sur des coutumes qu’on n’hésitera pas à qualifier de nationales. Si la nation n’est plus mentionnée en tant qu’entité, elle continue à se manifester comme attribut. Sur ce terrain, les déclarations se font moins timides à mesure que le mouvement prend de l’expansion. Elles forment comme un contrepoint aux précédentes. L’Armana de 1871[xv] écrit ainsi dans la chronique : Profitons de nos malheurs, « éliminons, envoyons au diable cette centralisation. Rajeunissons-la (la nation) dans les indépendances provinciales et communales, dans le fort renouveau de la nature mère et dans la vigueur du terroir »[xvi].

A chaque fois que l’on touche un domaine précis, le doute n’est pas permis : c’est bien de traditions dites nationales qu’il s’agit. Elles donnent sa consistance à la nature mère. On peut le voir avec l’exemple du tambourin.

En 1873, l’Armana relate la visite du tambourinaire Buisson à Mistral, à qui il raconte sa découverte : il a trouvé le livre de Vidal sur le tambourin « où il y a, comme vous le savez, la méthode pour jouer du galoubet et les airs nationaux de la Provence »[xvii]. Buisson se dit alors « Tiens, n’est-ce pas une honte que toi, Félix Buisson, qui es chef d’orchestre de la ville de Draguignan, tu ne connaisses pas encore le secret du galoubet, l’instrument national de la Provence, de la Provence ton pays »[xviii]. Du coup, Buisson est primé dans tout le pays et va jouer (avec l’aide de Daudet) à Paris, au théâtre… de l’ambigu, et au Chatelet.

Seize ans après, en 1889, l’Armana décrit un rassemblement de tambourinaires (L’acamp di tambourinaire) et ajoute que les tambourinaires sont indispensables aux fêtes provençales, mais tendent à disparaître. « Et dans une vingtaine d’années, quand nos villes provençales voudront festoyer pour quelque fête nationale, il ne restera plus que ce qu’il y a partout : des mats de cocagne et des lampions. Quelques patriotes valeureux, quelques provençaux fervents s’en sont émus, et ont fait ce qu’ils ont pu pour conjurer prévenir ce malheur. Le félibre F. Vidal, auteur d’une méthode pour jouer du tambourin, a lutté depuis vingt-cinq ans pour sauver les traditions de la musique nationale »[xix]. Il faut donc que les conseils généraux votent des subventions. « Pourquoi donc, à Marseille où l’on regorge d’argent, serait-on avare de quatre sous pour maintenir vivantes les fêtes provençales, et pour faire chanter la voix de la patrie au cœur de la race »[xx].

Mais au fond, ces fêtes qui se déroulent en Provence ne seraient-elles pas des fêtes nationales françaises ? La suite dissipe toute ambiguïté : il faut voter des subventions, car sinon, « c’est ainsi que nos enfants deviendront de petits Français (francihot, en provençal. Le terme est péjoratif) si nous ne nous dépêchons pas de barrer le chemin à ce mouvement, déshonorant pour nous, qu’on appelle centralisation. Nos grands félibres se sont immortalisés en se battant contre l’invasion française »[xxi].

Lors des fêtes d’Hyères décrites par l’Armana de1886, on entend d’ailleurs «  des aubades de tambourins, de fanfares éclatantes, jouant pendant trois jours les airs nationaux de la vieille Provence »[xxii]. Et l’Armana de 1891 précise enfin que « plus de cinquante jeunes ont pris le galoubet en main. Que cela dure ! Car, comme a dit le président de nos gais musiciens, le tambourin est la musique du régiment du félibrige »[xxiii].

Même si on reste sur le plan de la métaphore, l’instrument dont il s’agit ici est décrit comme un instrument national provençal, et non pas un instrument régional.

On pourrait multiplier les exemples. L’aïoli n’est pas un plat régional, mais le plat national (les amoureux qui préparent l’aïoli sur la gravure ornant le journal du même nom fondé par Mistral accomplissent, comme il le dit dans le numéro 1 de janvier 1891, une œuvre traditionnelle et nationale), le costume des Arlésiennes n’est évidemment pas seulement un costume régional et le musée arlaten n’est pas le conservatoire de la région provençale, mais le lieu où tout un peuple va pouvoir contempler son authenticité. Enfin, bien entendu, la langue provençale n’est pas une langue régionale mais la langue du peuple provençal, la langue de la nation provençale.

Doit-elle être pour autant revendiquée comme langue nationale ? La question est épineuse, car on ne peut affirmer de la langue aussi facilement ce que l’on dit du tambourin. Parallèlement à son expansion –relative- dans les mentalités provençales, et à l’exclusivité bien réelle qu’il s’assure, du moins en Provence, sur l’institution de la langue, le félibrige a là aussi à se défendre de l’accusation de séparatisme.

Un flottement considérable du vocabulaire s’ensuit. Le terme national, comme nous l’avons vu, reste lié aux manifestations et aux caractéristiques que l’on pourrait qualifier de culturelles, sans que jamais le passage au politique ne soit envisagé. On se bat pour le maintien de tel ou tel caractère national, pas pour la constitution d’une culture nationale susceptible de concurrencer la culture française.

L’exercice est difficile. Dans un discours tenu à Marseille en 1881, Mistral réfute l’idée que le mouvement impulsé par les félibres soit « le dernier murmure d’une nationalité »[xxiv]. Au contraire, c’est un début. Le mouvement a de l’avenir. Les parlers populaires revivent dans tous les pays d’Europe. Et il cite la Hongrie, la Roumanie, la Bohème. C’est « l’insurrection des dialectes ». Puis, pour éviter les interprétations malencontreuses d’une expression aussi virulente, il ajoute que ces dialectes peuvent renouveler le sang des langues dominantes, et graver dans les cœurs l’amour de la patrie. Laquelle ? La grande bien entendu. Le champ culturel continue de fluctuer dans cette ambiguïté.

Mais c’est aussi celle du terme de nation terme de nation. Employé tout d’abord au sens pré-révolutionnaire, on peut dire également au sens prépolitique, d’usage courant aux siècles précédents, il désigne un groupe humain possédant une certaine homogénéité culturelle, et en particulier un parler commun, auquel on peut accorder ou non le nom de langue. Il y a en ce sens une nation picarde, une nation normande, etc… qui n’ont aucune structure politique particulière. On peut donc continuer à écrire en ce sens, au début du XX° siècle « pour les félibres, seulement félibres et vrais félibres, une véritable félibréjado doit et ne peut être, et n’est en vérité qu’une manifestation nationale du peuple d’oc, dans sa langue d’oc, dans son âme d’oc »[xxv]. Dans cet ensemble conceptuel, la nation n’est rien d’autre que ce qu’on appellera en prenant une autre perspective, et si on accepte l’unité culturelle qui ne va pas toujours de soi, la région, à condition de bien comprendre qu’il ne s’agit pas de la nation telle qu’elle apparaît à l’époque moderne et qui est bien une entité politique.

L’acceptation de l’unité nationale, de la nation politique, permet donc d’admettre une tolérance culturelle pour les anciennes nations, ou plutôt de ce qu’on appelait autrefois les nations. A condition de rester dans ce cadre, ressenti comme tel sans jamais être clairement posé, on peut envisager un lieu intermédiaire, qui peut prendre le nom de région et éventuellement, quand le contexte le permet, de nation, sachant qu’il ne s’agit là que d’une forme de langage attachée à un passé révolu. S’il y a une forme revendicative, c’est à travers le mot de régionalisme qu’elle apparaît alors. L’idée que l’action félibréenne puisse être considérée comme régionaliste indique qu’on la place dans le cadre français, et le changement de vocabulaire marque cette position. Le terme « régionalisme » apparaît ainsi dans les textes félibréens des années 90.

Mais la spécificité régionale reste fortement exprimée et côtoie le terme de nation. L’Armana de 1893, par exemple, consacre un article à « l’expansion félibréenne », basée sur une éducation traditionnelle, un enseignement naturel, historique. Il confirme une certaine unité provençale. « L’existence d’une race méridionale, unique tout au long de l’histoire, malgré ses malheurs au travers des peuples et du temps, d’un pacte ancien et mystérieux unissant, tout le long des siècles, des nations sœurs et solidaires par la volonté des langues et des cœurs, voici la preuve majeure que les félibres ont eu raison d’élever ainsi leur berceau et leur province »[xxvi]. Nation et province sont ici confondues, comme s’il y avait régulièrement un retour du refoulé félibréen, un rêve de dépassement des limites régionales. Ainsi, dans un discours intitulé Lou prouvençau lengo di moussu[xxvii] prononcé en 1914, le docteur Fallen, qui sera capoulier du félibrige, affirme que « l’idée félibréenne est féconde, il faut le voir ; d’elle surgit l’idée régionaliste qui monte et sape vigoureusement la centralisation insensée qui depuis plus d’un siècle étouffait nos énergies nationales »[xxviii]. Et il annonce l’organisation d’un nouveau grand parti, le parti régionaliste, qu’on pourrait appeler de son nom d’origine, le parti félibréen. Qu’un grand parti se construise en dehors de la politique, voilà qui ne semble pas gêner notre orateur. Que l’action félibréenne, exclusivement culturelle, débouche sur la revendication politique de la décentralisation ne semble pas poser problème non plus. Mais la présence d’une culture régionale, qui semble constituer le socle sur lequel de tels discours peuvent s’appuyer, n’empêche pas un accès de colère dans lequel la nation resurgit. « Voulez-vous dénationaliser un peuple, l’abatardir ? Allez ! Volez-lui sa langue naturelle ! »[xxix] dit pour finir le docteur Fallen, dans un élan qui peut être interprété de façons très différentes, mais qui n’aura aucune conséquence pratique.

5.La tentation fédéraliste.

Le terme de nation n’en reste pas moins marginalisé, et avec lui les tentatives politiques. Elles continuent pourtant à apparaitre après la note de Calendal, dans des mouvements que l’on pourrait qualifier de générationnels, et qui prennent généralement la forme du fédéralisme. Louis Xavier de Ricard, né en 1843 publie en 1877 un ouvrage intitulé Le fédéralisme, qui imagine dans les premières pages un débat entre des patriotes d’un Midi « qui a conservé la conscience la plus vive de sa race et de sa nationalité particulière ». Mais le livre « peine à formuler un projet cohérent », selon Philippe Martel, et il a peu d’écho. Un foyer fédéraliste regroupe dix ans plus tard (en 1885) de jeunes félibres dans l’escolo dau Roble (Jules Boissière, Louis Funel, Valère Bernard, capoulier en 1909 et Frédéric Amouretti). Leur réflexion prend un tour exalté. Funel va jusqu’à suggérer dans une lettre (à Boissière, 18 septembre 1885), de chercher dans les Alpes des lieux susceptibles de servir de base arrière à une offensive fédéraliste. Mistral complimente dans une lettre ces « vengeurs du peuple », écrit à l’un d’entre eux qu’il est « un de ces jeunes gens à l’âme provençale dont j’ai rêvé depuis trente ans », mais ce sont des correspondances privées, et quand on lui écrit que c’est le moment de l’action, il lance (toujours dans une lettre) un appel au calme. Il faut attendre.

« A la France, meurtrie, à la France, chevalier de la civilisation latine, nous devons fidélité et dévouement filial (…). N’allons pas par des imprudences vaines faire le jeu de l’ennemi mortel de notre race et compromettre aux yeux des ignorants et des mécréants les résultats conquis » (cité par Marius André, La vie harmonieuse de Frédéric Mistral, p136-137). Dans ce cas comme dans le précédent, à la difficulté de construire un projet cohérent s’ajoutent les réticences du maitre, et la crainte que les proclamations d’apolitisme se trouvent ruinées.

La dernière tentative, et sans doute la plus marquante, a lieu en 1892 avec la déclaration fédéraliste lue devant les félibres de Paris le 22 février et conçue par Frédéric Amouretti (né en 1863) et Charles Maurras (né en 1868). Les jeunes gens qui soutiennent le projet se définissent comme « autonomistes » et « fédéralistes ». Comme l’a établi Victor Nguyen (Aux origines de l’action française, 1989), le texte provençal est adouci par rapport au texte français original, qui contenait le terme indépendance, générateur de la renaissance linguistique, devenue « l’autonomie politique » : le nationalisme occitan y est finalement récusé. La déclaration est suffisamment vague pour regrouper autour d’elle des personnes d »horizons politiques très différents, et porte pourtant sur un sujet suffisamment sensible pour provoquer très rapidement des réactions (Jean Bayol, cité dans Lou félibrige, 1892, « Nous sommes une branche, rien de plus, (…) d’où monte ce cri : Vive la France ! »). La déclaration fédéraliste suscitera également des réactions de sympathie, mais ne déclenchera aucun mouvement d’ensemble dans le félibrige, qui continuera à se référer à un peuple intemporel.

La génération des « jeunes gens » dont parlait Mistral aura ainsi créé un certain nombre d’événements mais n’aura pas fait bouger les lignes fixées après la publication de Calendal et les réactions qu’elle a entrainé. S’il y a bien, au fond, un ensemble de caractéristiques qui pourraient faire penser à une nationalité provençale ou occitane, s’il y a un peuple provençal auquel les félibres s’adressent et qu’ils invoquent régulièrement, et donc par voie de conséquence des coutumes « nationales », elles ne justifient aucunement un cadre politique. L’action félibréenne s’exerce dans le cadre de la nation français. Il faut constamment le rappeler, et parfois calmer quelques ardeurs juvéniles, preuve que ce n’est pas sans ambiguïté que le félibrige utilise le rapport entre peuple et nation. Mais c’est également une partie de son travail que de faire glisser la « nation » telle qu’il la conçoit du politique vers le culturel, prélude à des glissements plus importants qui vont aboutir, par exemple, à la région et au régionalisme, et rendre possible le maintien de la place qu’il occupe dans la défense, entre le réel et le symbolique, des coutumes locales à l’intérieur de la nation française. L’histoire du félibrige, à cet égard, fait incontestablem


[i] Mary Lafon, idem, tII, p312.

[ii] Fichte, Discours à la nation allemande, 6° discours, Paris, Aubier, p146.

[iii]Mary Lafon, op. cité, tII, p417.

[iv] Mary Lafon, idem, tII, p405.

[v] Fichte, Discours à la nation allemande, 6° discours.

[vi] Mary Lafon, op. cité, tIII, p56.

[vii] Frédéric Mistral, note du chant 1 de Calendal.

[viii] Pour d’autres exemples, voir dans Nations, nationalités et nationalismes en Europe, 1850-1920, textes réunis et présentés par Patrick Cabanel, Gap, Ophrys, 1996.

[ix] L’Armana prouvençau, publication annuelle, est un ouvrage de référence du félibrige, du moins pour les éditoriaux.

[x] Garcin, Les Français du nord et du Midi, chap. VIII, p119.

[xi] Garcin, idem, p86. Discours de Thiers du 14 mars 1867.

[xii] Garcin, idem. Editorial de Charles Fauvety dans La solidarité du 1er mai 1867.

[xiii] C’est la pierre d’une fronde qui aurait tué Simon de Monfort, lors du dernier siège de Toulouse.

[xiv] Michel Bréal, discours aux fêtes cigalières, dans Lou Viro soulèu, juillet 1890, pp32-33. Michel Bréal y est présenté comme membre de l’institut. En tant qu’inspecteur de l’instruction publique, il a également pris position sur le rôle des parlers locaux à l’école. Sans prôner leur enseignement en tant que tel il rappelle, dans le même discours, qu’il convient « que l’instituteur ait la considération qui convient pour un langage français et qui, bien qu’il ne soit pas le langage officiel, n’en a pas moins ses lois régulières ».

[xv] L’Armana prouvençau (almanach provençal), entièrement rédigé en provençal, est un des organes essentiels du félibrige, et un de ses meilleurs instruments de popularisation. Nous donnons la traduction française des citations, et les textes provençaux en note.

[xvi] « Esclapen, manden au diable aquelo centralisacioun…rejouvenissen la (la nation) dins lis independenci prouvincialo e coumunalo, dins lou fort nouvelum de la naturo maire e dins la drudiero dou terradou. ». Armana 1871, chronique.

[xvii] « ounte i’a, coume sabes, la metodo pèr jouga dou galoubet e lis èr naciounau de la Prouvenço ». Armana 1873 : 56.

[xviii] « Tè ! Es pas uno vergougno que tu, Felix Buisson, que siés chefe d’ourquestro de la ciéuta de Draguignan, noun couneigues encaro lou secret dou flahutet, l’estrumen naciounau de la Prouvenço, de la Prouvenço toun pais ». Armana 1873, idem.

[xix] « E dins uno vinteno d’an, quan nosti vilo prouvençalo voudran s’enfestouli pèr quauco festo naciounalo, noun ié restara plus que ço que i’a pertout : de bigo de coucagno emé de lampioun fumous. Quauqui bravi patrioto, quauqui flami prouvençau se soun esmougu d’aco, e an fa ço qu’an pouscu per preveni la mau-parado.Lou felibre F. Vidal, autour d’uno metodo pèr jouga dau tambourin, despièi vinto-cinq an, a lucha de pèd e d’ounglo pèr sauva li tradicioun de la musico naciounalo ». Armana 1889 : 66.

[xx] « Perqué dounc, à marsiho, oute goumo l’argent, saran avare de quatre sou pèr manteni la vido di joio prouvençalo, e pèr faire canta la voues de la patrio dins lou cor de la raço ! ». Armana 1889, idem.

[xxi] « Es ansin que noueste nistoun devendran francihot, se nous despechan pas de barra lou camin à-n-aquelo boulegado, desounouranto pèr nautre, que li dien centralisacioun. Nouesti gran felibre se soun immourtalisa en bataiant contro l’envasioun francihoto ». Armana 1889, idem.

[xxii] « d’aubado di tambourin, de fanfaro esclatanto, jougant pendent tres jour lis aire naciounau de la vièio Prouvenço ». Armana 1886 : 9.

[xxiii] « mai de cinquante jouine an pres lou galoubet a la maneto. « Longo mai » car, coume a di tanben lou president de nosti gai menestrié, li tambourin es la musico dou regimen dou felibrige ! ». Armana 1891 : 23.

[xxiv] « lou darrié badia d’uno naciounalita ». Armana 1882 : 50.

[xxv] « pèr li felibre, ren-que-felibre, e verai felibre, uno veritablo felibrejado noun dèu e noun pou estre, e noun es à la verita, ren autre qu’uno manifestacioun naciounalo dou pople d’O, dins sa lengo d’O, dins soun eime d’O ». Vivo Prouvenço, octobre 1911, n°82.

[xxvi] « l’eisistenci miejournalo d’uno Raço, unenco de-long de l’istori, mau-grat sis auvari au travès di pople e di tèms, d’un pache estadis e misterious unissènt, tout lou sanclame di siecle, de nacioun sorre e soulidari pèr la voulounta di lengo e di cor, aco’s la provo majouralo que pourgiguèron li felibre de si resoun d’enaura’ nsin soun brès e sa prouvinço »

[xxvii] « Le provençal, langue des « messieurs ». L’auteur ne revendique pas ce statut pour la langue. Il craint au contraire cette évolution.

[xxviii] « l’idèio felibrenco es fecoudo, fau lou vèire ; d’elo sourgento l’idèio regiounalisto que mounto e que sapo vigourousamen la centralisacioun dessenado que despièi mai d’un siècle estoufavo nostis energio naciounalo »

[xxix] « Voulès-ti desnaciounalisa un pople, l’abastardi ? Zou ! derrabas-ié sa lengo naturalo ! »