L’image d’un corps politique

L’exemple des photos de classe en France

Les photos de classe occupent une place singulière dans l’activité photographique. Si elles correspondent à une pratique sociale largement généralisée, elles sont complètement négligées sur le plan photographique proprement dit. Etre photographe scolaire, c’est s’assurer un revenu qui permet éventuellement de se livrer à d’autres activités créatrices. Ces photos sont pourtant produites, conservées, et utilisées d’une manière qu’il est intéressant d’examiner. Par leur ritualisation, leur usage et leur fonction sociale, les photos de classe occupent une place centrale dans la constitution d’un imaginaire social et politique. Peut-on aller jusqu’à dire qu’elles contribuent à former un corps politique, qu’elles en sont une étape ? C’est l’hypothèse que nous allons examiner à partir de l’exemple des photos de classe en France, en commençant par un historique de leur développement.

     Quelles classes ?

Contrairement à ce que pourrait laisser penser l’usage spontané de l’expression « photo de classe », il ne s’agit pas forcément de classes scolaires. A l’origine, la classe est une classe d’âge rassemblant tous les individus nés la même année et susceptibles d’être appelés ensemble sous les drapeaux. L’année qui est attachée à cette classe n’est d’ailleurs pas l’année de naissance mais l’année de conscription. L’événement est marqué en particulier au début du XX° siècle par des « photos de classe » qui réunissent tous les jeunes gens d’un village à l’occasion du conseil de révision. Il peut se décliner de plusieurs manières : par année, par regroupement de décennies permettant de traverser les générations (classes 1897, 1907, 1917, 1927 par exemple, prises en photo ensemble), par la présence exclusive des garçons ou l’apparition, au milieu du XX° siècle sur certains clichés, des filles de cette classe d’âge (qui ne sont bien sûr pas mobilisables, ni même électrices jusqu’en 1945, et qui portent en général une cocarde à la boutonnière).

L’ordonnance de ces photos est classique et obéit aux lois de la photo de groupe : les conscrits sont en général placés sur trois rangs. Le premier rang est assis, le second debout, et le troisième debout sur un banc qui permet, du moins en théorie, une visibilité égale de toutes les personnes. Ce dispositif n’a rien de spontané. Il nécessite une mise en place préalable, à vide en quelque sorte, des chaises ou bancs sur lesquels s’installeront les premiers et derniers rangs, et une ordonnance des personnes suivant la taille qui permette à chacun d’être vu sans gêner les autres. Dans le cas de grands groupes, on passe à quatre, cinq ou six rangs et la préparation des gradins prend alors plus de temps, à moins qu’un édifice public offre un escalier providentiel, et la mise en place des personnes devient un bel exercice de patience, dévolu au photographe qui doit placer les membres du groupe pour le mieux. Il faut enfin que le caractère patriotique de la photographie soit manifeste et les moyens sont divers, sans être exclusifs les uns des autres : présence aux extrémités de deux tambours pour donner un air de défilé militaire, drapeau national déployé en fond, médailles portées quand la photo concerne des classes anciennes, ou cocardes tricolores. Cela dit, nombre de photos ne comportent aucun de ces signes, comme si l’évidence de l’objet du rassemblement s’imposait d’elle-même, et ce sont elles qui montrent le mieux la force du corps social mis en image, qui n’a pas besoin de marques extérieures pour être saisi comme tel.

Ces « photos de classe » n’ont pourtant pas capté la signification usuelle de l’expression, maintenant liée aux photos scolaires. L’évolution s’est sans doute faite progressivement, à mesure que les photos scolaires se généralisaient et touchaient l’ensemble de la population. Des unes aux autres, pourtant, s’est transmise la référence essentielle pour la société dont elles fixent une image : les personnes présentes sur la photo font corps, constituent un ensemble compact et homogène qui les rattache à des valeurs et ensuite à une mémoire communes.

L’histoire des photos de classe n’est pas, à cet égard, sans quelque ironie. Il semble en effet que les plus anciennes soient en grande majorité des photos d’élèves des écoles privées. On peut l’expliquer par le recrutement social de certaines de ces écoles, liées à la petite bourgeoisie locale à la fois plus proche des innovations techniques et plus à même d’en assumer le coût. On peut également penser que les contraintes administratives impliquant l’entrée d’une personne extérieure dans l’école, et le problème de la commercialisation des photos étaient moins pesants dans un cadre privé. Toujours est-il que les corpus photographiques montrent en général un décalage chronologique significatif, et que les photos du XIX° siècle sont en grande majorité issues des écoles privées. Elles n’en contribuent pas moins à fixer les règles du genre, et sans doute à stimuler l’école publique.

Elles ne sont cependant encore à ce moment-là que des photos de groupe semblables à d’autres qui sont prises dans d’autres cadres, sportifs et associatifs en particulier. Elles ont en général tendance à marquer nettement le caractère religieux du groupe, ce qui est, si l’on peut dire de bonne guerre scolaire. La présence d’un ecclésiastique ou d’une religieuse sur la photo est fréquente, celle d’un crucifix en fond également, à moins que la photo ne soit prise devant un oratoire et que la statue de la vierge surmonte l’ensemble. Il est certain que l’appartenance à la catégorie de ceux qui avaient choisi l’école privée devait compter au moins autant que le caractère scolaire proprement dit dans le regard rétrospectif que l’on portait sur ces photos, qui manifestaient un corps social plus qu’un corps politique, bien plus présent dans les photos de classe de conscription.

Les deux types de photos constituent cependant, par leur structure et leurs intentions, les bases sur lesquelles s’édifie au XX° siècle une pratique de la photographie scolaire qu’on peut associer à un corps politique. Elles fixent la structure du corps tel qu’il se présente à l’image : un ensemble compact (il n’y a jamais d’espace entre les individus), non seulement central mais quasiment total (le cadrage laisse une place minimale à l’espace extérieur, seulement due aux impératifs pratiques de lumière et de position de l’appareil, sans aucune intention de valoriser un site ou un décor). S’il n’y a jamais (du moins à ma connaissance) de prises en studio, la logique de prise de vue est cependant celle du portrait dans lequel aucun autre élément ne doit distraire l’attention, de façon à manifester en premier lieu l’existence du groupe. Ce n’est que dans un second temps que le regard se fait différenciateur pour reconnaître quelqu’un ou remarquer un détail à l’intérieur d’un ensemble déjà constitué. Ces photos sont donc bien, littéralement, des photos de groupe dans lesquelles le groupe est l’objet essentiel, et ce caractère va permettre leur utilisation ultérieure.

La mise en place dans l’institution scolaire.

La photo de classe se généralise après la première guerre mondiale. Au début du siècle elle est bien sûr présente mais loin de couvrir tout le territoire. A la fin des années vingt, rares sont les écoles –si elles existent- qui n’ont pas adopté cette pratique. Ce mouvement accompagne à la fois l’histoire de la photographie et celle de la scolarité.

Il y a en effet une généralisation de la pratique photographique par l’installation dans les villes de photographes professionnels, et leur passage dans les villages, qui amènent une pénétration de l’image photographique dans les familles. Les albums commencent à se constituer, les séances chez le photographe débouchent sur des portraits accrochés aux murs ou posés sur les armoires, cheminées etc.… mais aussi sur des cartes postales dont on sait le succès qu’elles ont eu pour les combattants de la première guerre mondiale. On se met donc à photographier des individus et des groupes, sportifs et folkloriques, bien sûr, mais également groupes de travail : ouvriers d’une mine, habitants d’une cité ouvrière. Les groupes peuvent être pris sur le vif, dans leur lieu de travail mais aussi de loisir, comme le montrent les nombreuses photos de terrasse de cafés par exemple. Il s’agit d’un mouvement général dont l’histoire quantitative reste à faire mais dont l’importance est incontestable, comme le montrent les très riches fonds publics et privés : la présence du photographe commence à faire partie du paysage, en quelque sorte, de même que la possession d’un appareil personnel pour les plus modernes. A noter d’ailleurs que cette activité photographique ne concerne pas seulement les individus mais également les paysages et monuments et que l’activité des photographes se partage en général entre ces différents objets. Il aurait donc été très étonnant que l’école échappe à ce mouvement général.

D’autant plus que l’école est non seulement implantée dans la totalité du corps social –elle l’est, à vrai dire, dès la fin du XIX° siècle- mais qu’elle est légitimée par les familles et qu’on lui accorde une importance qu’elle n’avait pas auparavant pour tout le monde, importance symbolisée par l’obtention du certificat d’études devenu un véritable discriminant social. C’est l’époque, par exemple, où les parents commencent à réprimer leur parler local auprès des enfants qu’ils obligent à parler français pour avoir des chances de promotion dans la société française.

L’école gagne donc à la fois en importance et en dignité, et il est difficilement pensable que cette importance ne se traduise par aucune image. En même temps il est hors de question de livrer les lieux à une activité photographique spontanée. De ce point de vue l’école reste un sanctuaire jusqu’à maintenant, même s’il est malmené régulièrement comme en cette fin de décennie par l’émergence des photographies prises avec des téléphones portables difficiles à contrôler. Les images de l’école autres que les photos de classe existent, le fonds du musée de l’éducation le montre suffisamment, mais elles sont contrôlées elles aussi dans leur grande majorité et sont loin d’avoir la même popularité. De sorte que les seules photos de l’intérieur de l’école que l’on possède sont en général les photos de classe.

La photo de classe est donc au croisement de l’essor de l’image photographique dans la société et du rôle de plus en plus important joué par l’école et les maîtres instituteurs, les « hussards noirs de la République ». L’expression ne nous ramène pas par hasard au militaire. Elle souligne le changement de paradigme politique remarquablement marqué par le passage de la photo de classe de l’armée à l’école. C’est là, désormais, que se joue la formation du citoyen et sa conscience politique.

L’image d’un corps politique.

L’analyse des conditions de production de ces photos peut en effet permettre d’en dégager les caractères principaux. Elles se basent sur un principe d’égalité beaucoup moins net dans les cas précédents. Comme les témoignages le soulignent souvent, les photos antérieures prises dans les écoles privées religieuses pouvaient constituer un événement annoncé à l’avance. Quand ils ne portent pas l’uniforme, les enfants prennent alors soin de s’habiller en conséquence, comme s’ils allaient passer chez le photographe pour un portrait de cérémonie. Le résultat est visible dans des vêtements, qui n’ont manifestement pas subi l’épreuve quotidienne des cours de récréation. Quand ils portent l’uniforme, le résultat est certes moins visible mais peut se remarquer dans des coiffures manifestement soignées. Cette caractéristique disparaît progressivement, si l’on examine des séries prises dans le même contexte, avec les photos de classe de l’école publique. Il s’agit de photos d’enfants pris dans la cour de récréation ou sortis de la classe sans préparation particulière, tels qu’ils sont dans le quotidien. La photo est à la fois un instantané du groupe classe et une mise en forme à l’intérieur d’une tradition puisque ce groupe classe apparaît, à quelques détails près dus à la plus ou moins grande maîtrise du photographe, conforme à tous les autres. Seule l’ardoise, tenue en général par l’élève au centre du premier rang, indique le niveau de la classe et l’année, le nom de l’école et parfois de la ville dans laquelle elle se trouve mais pas celui du maître. Dans quelques cas, en l’absence d’ardoise, il n’y a aucune indication. Dans l’ensemble ces photos sont donc totalement anonymes. Elles montrent un groupe d’enfants dans lequel aucune autre hiérarchie que la répartition par tailles n’a présidé à la mise en place des corps, et où aucun jeu de distinction ne doit en principe opérer. Image d’une société qui forme ses citoyens sous la férule d’un maître ou d’une maîtresse, souvent présents sur le côté, la photo de classe constitue ainsi l’image républicaine par excellence, et en tout cas, la seule unanimement partagée.

Et la République a besoin, si l’on y réfléchit, de ces images qui fixent sa présence au sein des familles, car les pratiques religieuses, par leur ritualisation spectaculaire, se prêtent particulièrement bien à la fixation par l’image photographique, et il est hors de question de leur laisser la totalité du terrain. Que l’on pense par exemple aux photographies de première communion, à la fois individuelles chez le photographe, et collectives, lors de la procession d’entrée, sur les bancs de l’église ou à la sortie de l’église. Autant d’images très populaires qui garnissent les albums et figurent dans les maisons. Sur ce terrain, la République ne peut pas totalement rivaliser. La tradition iconographique religieuse est trop forte et on voit rarement les photos de classe se substituer aux photos religieuses (Les diplômes, toutefois, et en particulier le certificat d’études, dont la présentation est parfois très élaborée, peuvent aussi figurer). De même la photo de mariage, si elle manifeste son caractère religieux à la sortie de l’église, ne manifeste pas de caractère spécifiquement républicain si le mariage est civil et si la photo est prise à la sortie de la mairie. Il s’agit beaucoup plus d’une photo privée rassemblant la famille et les invités, et Marianne ne remplace pas dans l’iconographie photographique les statues de la vierge.

Il y a donc peu de terrains sur lesquels la République puisse rivaliser effectivement, et un seul sur lequel elle puisse rassembler tous les citoyens dans un cadre qui est lié à sa propre nécessité et non aux nécessités économiques, comme pour les photos des employés d’une entreprise, ou au libre choix des individus de se regrouper dans un cadre particulier, qu’il soit sportif, associatif ou familial. La photo de classe, en effet, met côte à côte des individus qui peuvent avoir des origines très différentes, même. Dans la plupart des cas ils n’auront plus aucune occasion de se retrouver dans un cadre collectif. C’est en ce sens qu’elle est politique. Elle forme une cité idéalement dégagée des contingences sociales et familiales, lesquelles reviendront en force quand on s’interrogera plus tard sur les parcours individuels de chaque personne. Aucune autre photographie, si ce n’est la photographie de classe de conscription évoquée plus haut, ne procède ainsi d’une institution nationale s’étendant à l’ensemble des citoyens. Les enfants présents sur la photo forment un corps que l’on peut qualifier de politique dans la mesure où la raison de leur présence, les modalités du cliché et l’activité à laquelle il renvoie n’ont pas été choisis mais procèdent cependant d’un consentement actif. En ce sens, la remarque de Gellner à propos de la fameuse définition, donnée par Renan, de la nation comme plébiscite de tous les jours s’applique complètement. Le plébiscite, écrivait Gellner, n’est pas journalier mais annuel, c’est la rentrée des classes. On pourrait ajouter que la traduction visuelle et durable de ce plébiscite est la photo de classe.

Cette fonction explique sans doute la généralisation somme toute assez rapide de la photo de classe et l’apparition d’entreprises photographiques de taille régionale, voire nationale, dont l’entreprise Tourte et Petitin est le meilleur exemple. Si la photo de classe n’est jamais l’activité exclusive de ces entreprises, ne serait-ce qu’à cause de son caractère saisonnier, elle forme néanmoins des opérateurs en accentuant la standardisation des clichés produits de plus en plus en série.

Ce qui va donc faire ensuite l’intérêt de cette photo n’est pas son caractère esthétique. Certains visages sont parfois flous et le photographe ne peut pas toujours éviter les grimaces, les chevauchements, etc.… bien que, dans l’ensemble et compte tenu de la difficulté de l’exercice, il s’en sorte fort bien. Ces photos ne sont pas des portraits, c’est clair, si l’on peut dire, et ce ne sont pas non plus des photos d’identité. Elles peuvent être un souvenir de visages qui sinon seront vite oubliés, et de nombreux anciens élèves se livrent au jeu de la reconnaissance de leurs anciens camarades, ou disposent depuis quelques décennies d’un feuillet comportant les noms pour éviter l’oubli. Mais la force de ces photos ne réside pas dans la capacité, qu’elles partagent avec toutes les autres photos de groupe, de conserver les images de compagnons d’autrefois. Elles placent avant tout leur possesseur dans un ensemble à l’intérieur duquel il fait corps avec les autres dans une stricte égalité des positions puisque sa place n’a de rapport à aucun autre critère que spatial. Il n’est pas en haut parce qu’il est le meilleur, en bas parce qu’il est le pire, aux extrémités parce qu’il est installé depuis peu, en arrière parce qu’il est de condition plus modeste, etc.… Aucun de ces critères n’est jamais venu à l’idée des producteurs des photos de classe, ni plus tard de leurs observateurs et c’est en cela que ce corps révélé par la photographie est profondément politique, et profondément républicain. C’est un corps qui incarne l’égalité devant l’instruction. Il est produit comme tel et perçu comme tel, même si ce n’est pas de façon explicite.

D’où une deuxième ironie de l’histoire. Nous avons vu que l’école privée avait contribué à sa manière à la mise en place des photos de classe en leur donnant une forme devenue canonique et en commençant à généraliser ce procédé. Cette mise en forme, reprise telle quelle par l’école publique lui a conféré une dynamique et un sens nouveau, et le corps particulier des élèves de l’école privée s’est dilué dans le corps global de l’école républicaine, le sens des photographies devenant le même pour tous. Y compris au sein des écoles privées, la photo de classe a manifesté ce corps produit par l’instruction. Ce mouvement accompagne une fois de plus une évolution globale, celle du rapprochement dans les faits, et par-delà les idéologies différenciatrices, des deux systèmes d’enseignement. En examinant les photographies prises dans les écoles appartenant aux deux systèmes et en faisant abstraction, quand elle existe, de la mention d’école sur les ardoises ou de l’habit ecclésiastique du maître ou de la maîtresse, on serait bien en peine de dire s’il s’agit d’une école privée ou d’une école publique. Il s’agit d’abord d’une école et c’est ainsi qu’on va le voir de plus en plus. Le corps politique que ces photos incarnent est un corps républicain, au grand dam des partisans de l’école privée au début du XX° siècle, avec leur plein accord en général à la fin de ce siècle, comme les études sur le centenaire de la loi sur la laïcité ont pu le montrer. La fin –sur ce plan- de la querelle scolaire est aussi la reconnaissance de la fonction civique de l’école et cette fonction se retrouve sous les yeux de tous ceux qui regardent une photo de classe, c’est-à-dire de tout le monde. Le corps politique n’est plus seulement symbolisé ni incarné dans ses dirigeants, il est présent dans ce moment où les futurs citoyens, indistinctement rassemblés dans un ordre qui ne doit rien aux hiérarchies historiques, économiques et sociales, fixent le plus souvent avec gravité le même « objectif », dans les deux sens du terme. L’absence totale de fantaisie, qui serait dramatique s’il s’agissait simplement de donner une impression gaie et ludique, n’est jusqu’à une date assez récente jamais reprochée à ces photos, ni déplorée par leurs propriétaires. On ne reproche pas à un rite d’être accompli selon la tradition quand cette tradition est vécue de l’intérieur, ce qui est le cas dans l’ensemble du siècle. Et c’est sans doute parce que cette tradition continue en grande partie à être vécue qu’elle n’est pas vue comme telle, et que les photos de classe, par exemple, ont échappé à l’inventaire pourtant systématique des « Lieux de mémoire » initié par Pierre Nora en 1984. Lieu de mémoire, elles le sont pourtant au sens individuel du terme puisque chacun peut y retrouver les étapes de son enfance. Mais si la photo de classe ne s’est pas ringardisée malgré l’évolution des technologies et des pratiques photographiques, ce n’est pas seulement à cause de l’exclusivité jalouse sur laquelle veille l’Education nationale. C’est aussi parce qu’au milieu du foisonnement des images individuelles et des photos de groupe marquant les étapes de la vie sociale, la photo de classe conserve par sa forme le privilège d’être l’unique image où l’individu peut se retrouver dans un corps totalement citoyen, ou en voie d’acquérir sa citoyenneté. En ce sens, c’est la seule fois qu’il peut se voir, non dans une action politique, car sur ce plan beaucoup d’autres images peuvent être produites, mais dans un corps politique dont il est, à égale dignité avec les autres, un constituant.

Des photographies atypiques.

Bien qu’elle soit parfaitement datée et située, la photo de classe ne saurait représenter un caractère typique du lieu où elle a été prise. C’est en ce sens que l’on peut dire que son caractère politique rend la photographie de classe atypique. La photographie de classe ne figure donc pas dans les images qui représentent, à des fins touristiques, régionalistes ou ethnologiques, la typicité d’un lieu ou d’une culture, ce qui est à la fois paradoxal et compréhensible. C’est paradoxal dans la mesure où ces images sont bien intégrées dans une tradition qui, pour être largement répandue, n’en est pas moins vivace sur le plan local. Et c’est en même temps compréhensible dans la mesure où il y a de grandes chances qu’un observateur extérieur qui regarde une photo de classe reconnaisse une situation qu’il a lui-même vécue, une observation qu’il a faite, et que toute typicité de l’image soit évacuée au profit du retour à un corps commun.

Pour que la typicité existe, il faudrait que la distance culturelle soit suffisamment grande pour que ces photos soient vues autrement que des photos de classe, ou qu’un élément s’en détache et occulte le corps collectif.

La première situation se présente rarement dans la mesure où la distance culturelle qui crée le typique essaie de montrer un monde où le corps politique n’est pas encore formé, renvoie en général à une époque figée dans un ordre dans lequel les conflits et constructions politiques n’ont pas de place. Une photo de classe viendrait ébranler cette construction, en particulier dans la représentation d’un monde rural plus archaïque que nature, dans lequel la présence de l’école n’est tolérée que si elle est précaire et rudimentaire. Elle en manifesterait le crépuscule plus que l’authenticité. On peut même penser que le typique ne tient, précisément, que parce que le corps politique uniformisateur est mis entre parenthèses, et de nombreux exemples pourraient être pris pour illustrer cette relation.

On peut s’intéresser par exemple à l’œuvre du photographe péruvien Martin Chambi (1891-1973), redécouverte depuis deux décennies et objet de quelques expositions. Martin Chambi s’est intéressé à la cité de Cuzco et aux différents aspects de la culture indienne (incluant l’architecture et le site proche de Machu Pichu), dont il s’est attaché à défendre la particularité. Son abondante activité photographique couvre monuments et sites aussi bien que les différents aspects de la vie sociale et certains de ses portraits, individuels ou collectifs, sont désormais célèbres et constituent les icônes d’un monde disparu. Ils représentent tous les niveaux de la vie sociale et ses différents moments : fêtes religieuses, réunions de famille, mariages, rassemblements d’ouvriers sur leur chantier ou dans la ferme, autour du propriétaire et de sa famille. A ma connaissance, il n’y a dans l’œuvre de Martin Chambi aucune photo de classe, et c’est parfaitement compréhensible dans la mesure où ces photos procèdent d’une autre démarche, neutralisent en quelque sorte le travail créatif du photographe pour le mettre au service d’une fonction et par là même déplacent l’image qu’il produit à l’intérieur du corps qu’il représente. Le travail de Martin Chambi, conforme en cela à celui de beaucoup de grands photographes du XX° siècle, s’attache à mettre en relief ce qui sera ensuite vu comme des caractères particuliers, une typicité qui, jointe au talent propre du photographe, fera de l’image le témoignage d’une époque, c’est-à-dire précisément ce que la photo de classe neutralise, banalise pour insérer l’image dans une autre dynamique. On pourrait bien sûr revoir en ce sens l’œuvre de nombre de photographe emblématiques du XX° siècle, en particulier de Robert Doisneau, en s’intéressant surtout à la diffusion de leurs photos et au regard qui est porté sur elles des décennies après. On y retrouverait une curiosité qui a certes ses qualités mais ne comporte pas le rapport au corps politique que les photos de classe peuvent contenir.

La photo de classe est donc peut-être trop banale, à cause précisément de son caractère politique, pour intéresser les photographes. Elle peut en revanche perdre sa banalité par le caractère prestigieux des individus qui y sont photographiés. Les seules photos de classe dont la diffusion est importante sont celles qui incluent des personnages devenus célèbres. Elles forment alors un passage obligé de l’iconographie biographique, surtout si le hasard associa plusieurs célébrités sur la même photo. Tous les ouvrages illustrant la vie de Marcel Pagnol incluent ainsi la photo de classe du lycée Thiers où il est le condisciple d’Albert Cohen. Le caractère remarquable de ces photos, dû à la notoriété de ceux qui y figurent, ne fait toutefois que renforcer l’atypicité du genre dans son ensemble. C’est un élément totalement aléatoire qui les a fait sortir d’un ensemble dans lequel, sinon, elles seraient restées fondues. Cela ne fait que souligner l’élément dominant, la prédominance de la fonction de la photo de classe consistant à regrouper les citoyens dans un corps où ils sont placés à égalité, et à fixer cette égalité dans une image semblable à toutes les autres renvoyant, en la renforçant, à la réalité du corps politique.

Le souci de l’individu.

La fin du XX° siècle et le début du XXI° marquent un tournant de cette fonction politique. Si l’école reste, bien que de façon problématique, un lieu fondamental de formation de la citoyenneté, le souci de distinguer les individus à l’intérieur du groupe parvient jusqu’aux pratiques photographiques en milieu scolaire, ce qui montre à nouveau, comme nous l’avons vu au début, que ces pratiques se situent bien au croisement de l’histoire sociale et de celle de la photographie.

La photo scolaire proprement dite n’est pas mise en cause. S’il y a quelques tentatives de produire des photos scolaires « originales » dans lesquelles les élèves n’ont pas les poses figées dictées par la tradition, elles restent marginales. Le genre limite en effet énormément les possibilités et les résultats en ce domaine, outre qu’ils peuvent être jugés peu convaincants, libèrent les individualités et brisent le corps commun. Sur une photo « originale », en effet, chacun a une pose différente et les individualités vont alors s’affirmer au détriment de ce corps commun. Ce n’est plus vraiment une photo de groupe et cela explique sans doute, outre la difficulté pratique de mise en place de ces photos, la résistance de la photo de classe traditionnelle. Mais, néanmoins, le besoin de pratiques plus personnalisées s’est fait sentir, et ce besoin se traduit dans la réglementation.

L’activité photographique dans l’école est, en effet, encadrée par un certain nombre de prescriptions puisque le photographe est la seule personne extérieure à l’école à pouvoir s’y introduire pour prendre des images des élèves, mises à part les circonstances exceptionnelles et fêtes de fin d’année, où l’événement est hors de l’activité scolaire proprement dite. Les circulaires successives (1927, 1950, 1970, 1971, 1976, 1983) insistent en particulier sur le fait qu’il s’agit de photos de groupe et non de photos individuelles.

La dernière circulaire en date du 5.6.2003 revient toutefois sur ce problème. Elle commence par le constat que « la pratique de la photographie scolaire correspond à une tradition ancienne dans les écoles publiques. Elle répond à une attente de la part d’une majorité de familles soucieuses de conserver un souvenir de la scolarité de leurs enfants ». Elle ajoute que ce souvenir peut prendre une forme nouvelle. « En effet, la photographie de l’élève, en situation scolaire, dans la classe, c’est-à-dire celle qui montre l’enfant dans son cadre de travail, est devenue pour beaucoup, au même titre que la photographie collective, le moyen de se familiariser avec l’institution scolaire et de conserver, année après année, un souvenir du temps passé à l’école ». Photographie de l’élève, donc, et non plus du groupe, mais c’est bien de l’élève et non de l’individu qu’il s’agit. Compromis entre le désir d’individualisation et les exigences de l’institution, la photographie de l’élève le rattache essentiellement à l’école. La photographie de l’élève n’est pas une photographie individuelle à proprement parler. La circulaire le précise bien, pour des raisons juridiques qui appuient une tradition donnant un autre sens à l’image. « La photographie d’identité, ainsi que toute autre photo qui ne s’inscrit pas dans un cadre solaire et peut être réalisée par un photographe, est de nature, si la prise de vue est effectuée à l’école, à concurrencer les autres photographes locaux. Elle ne peut donc être admise que si elle répond aux besoins de l’établissement et n’est pas proposée aux familles ».

La dernière circulaire, qui abroge les précédentes, fait donc une place à des photos intermédiaires entre l’individuel et le collectif. Elle le fait sans compromettre la place de la photo de classe qui semble avoir de beaux jours devant elle, et pas seulement par le succès des sites internet dont le but est de retrouver la trace de tous les membres d’une photo passée. Avec ou sans la connaissance de chacun, l’intégralité du corps continue de fonctionner de façon diffuse mais fermement établie comme un corps politique républicain où chacun existe à côté des autres, pour la première et parfois la seule fois de sa vie, au nom de sa citoyenneté.

Bibliographie.

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Pasquini Pierre, Les pays des parlers perdus, Montpellier, Les presses du Languedoc, 1994.

Pasquini Pierre, Des immigrés au croisement des langues, Perpignan, Trabucaire, 2000.

Pasquini Pierre, Introduction au numéro 12 de la revue Etudes sorguaises (2000), « Un siècle d’écoles à Sorgues » consacrée aux photos de classe.

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Weber Eugen, La fin des terroirs (1976), Paris, Fayard, 1992.

Le fonds le plus important de photos de classe, et en particulier des établissements Tourte et Petitin (14 boites d’albums de photos), se trouve au Musée de l’Education de Mont-Saint-Aignan (Seine Maritime).

Outre le numéro d’Etudes sorguaises signalé en bibliographie, un certain nombre de sites internet, dont l’objet est en général la mémoire d’un village ou d’un quartier, comportent des photos de classe. Voir par exemple www.chazelles-histoire.net.