MARIE CURIE

OU LES RESISTANCES A L’HEROISATION

 

Marie curie est sans doute une de femmes les plus connues du XX° siècle. Anatole de Monzie affirmait en 1935 « Messieurs, à l’heure où je vous parle, le plus grand prosateur français est une femme : Colette ; le plus grand poète est une femme, madame de Noailles ; et notre plus grand savant est aussi une femme, madame Curie ». S’il est toujours aventureux d’opérer de tels classements, la notoriété scientifique de Marie Curie est cependant incontestable. Elle est lauréate de deux prix Nobel dans deux disciplines scientifiques différentes, double distinction encore sans équivalent aujourd’hui[1]. Son action pendant la première guerre mondiale en faveur d’une utilisation médicale des rayons X est connue, ainsi que l’énergie dépensée ensuite, aussi bien pour poursuivre ses recherches que pour obtenir les moyens permettant de les mener à bien. Son voyage en Amérique a été suffisamment marquant sur ce plan, pour être fréquemment rappelé, et même inspirer des fictions[2]. Elle peut d’autre part être considérée comme une martyre de la science puisque son décès, comme, malheureusement, celui de nombre de ses collaborateurs et collaboratrices, est dû à la manipulation de produits radio actifs dans des conditions liées à la totale méconnaissance de leurs effets nocifs[3]. Bien des traits, en somme, qui pourraient en faire une héroïne, ce que confirme son incontestable célébrité. Or, si Marie Curie présente bien des traits de l’héroïne, une héroïsation totalement satisfaisante se heurte à un obstacle de taille lié à un épisode de sa vie personnelle qui prit contre son gré, et à un moment où d’autres intérêts agissaient pour le mettre en lumière, une ampleur publique désastreuse. Le désastre faillit d’abord être pour la scientifique. C’était l’occasion de remettre en question son rôle dans les découvertes précédentes (remarquons d’ailleurs qu’on parle encore significativement de la paternité, et non de la maternité d’une découverte), et plus généralement de reprendre le préjugé selon lequel, décidément, les femmes ne sauraient valoir les hommes dans la science, puisque même avec une personne aussi éminente…. Les appuis nombreux et actifs que Marie trouva dans la communauté scientifique limitèrent nettement les dégâts sur ce plan, et la suite de sa carrière ne fut sans doute pas très différente de ce qu’elle aurait été sans « l’affaire ». Mais ce fut un désastre pour la femme livrée sous le regard de ses filles aux attaques ignobles dont nous verrons quelques exemples. Si ce n’est pas seulement en tant que femme que Marie Curie fut attaquée, puisque l’on ne manqua pas d’insister sur son origine étrangère, c’est bien cette question qui fut centrale pendant la polémique. Marie Curie ne s’est-elle pas conduite ainsi parce que femme ? A ce reproche, en définitive classique, fait écho un reproche opposé et plus surprenant. C’est parce que femme que Marie Curie aurait dû se conduire autrement, écrivent certaines féministes, supposant que de ce point de vue, également, on doit se montrer digne de l’héroïsation. Marie Curie surmonta ce second reproche comme le premier. Mais il est intéressant de voir en quoi les deux mettent en question l’héroïsation d’une femme, puisque les résistances à cette héroïsation ne se font pas seulement contre les femmes, mais également en leur nom. Avant d’en venir à cet épisode proprement dit, il peut toutefois être utile de rappeler les étapes essentielles de la vie de Marie Curie.

   1.Une scientifique dans son siècle.

Marie Sklodowska naît à Varsovie le 7 novembre 1867 dans un milieu intellectuel (son père était professeur de mathématiques et sa mère directrice d’une école de filles), au moment où la domination russe se fait de plus en plus pesante. A quinze ans, Marie connaît de graves ennuis de santé qui l’amènent à séjourner, en convalescence, dans le sud du pays. A son retour à Varsovie, elle se destine à une carrière d’institutrice, et marque beaucoup d’intérêt, en même temps que pour la science, pour la philosophie positiviste. Elle dédicace ainsi une photo, en 1880 : « A une positiviste idéale –De deux idéalistes positives »[4]. Elle est témoin de la répression que mène la police tsariste. Elle prend un poste d’institutrice à Varsovie et commence à marquer de l’intérêt pour les recherches expérimentales. Deux ans plus tard, elle cède à l’insistance de sa sœur aînée installée à Paris et quitte Varsovie pour la Sorbonne. Elle obtient sa licence de physique en 1893, de mathématiques en 1894. Elle rencontre Pierre Curie l’année suivante. De dix ans son aîné, Pierre Curie était connu pour ses travaux sur la piézo-électricité menés avec son frère Jacques, sans que sa situation professionnelle soit pourtant très brillante. Pierre et Marie décident de se marier, en 1895, à un moment où « rien n’indiquait qu’il put s’attendre à une amélioration de son sort »[5]. Irène, leur première fille, naît l’année suivante. Marie reprend son travail quelques semaines après la naissance. Le fait est inhabituel dans le milieu scientifique, où la naissance d’un enfant marquait d’ordinaire la fin d’une carrière. Marie tient à continuer ses études et choisit, à partir de la découverte de la radioactivité par Becquerel en 1896, de s’intéresser aux rayons émis par les sels d’uranium. Elle dispose pour cela de l’instrument inventé par Pierre et Jacques Curie, un compteur à quartz piézo-électrique. Elle se demande alors si l’uranium est le seul élément à émettre des rayons, multiplie les expérimentations et découvre que le thorium et ses composés sont eux aussi émetteurs. « Du point de vue scientifique, c’est cette découverte qui constitue l’œuvre maîtresse de Marie Curie (…) et de là jaillirent toutes les applications pratiques découlant de la connaissance de la structure atomique »[6]. Elle en revendique clairement la paternité dans son autobiographie. Pierre abandonne alors les autres problèmes qui l’intéressent et travaille avec Marie à isoler les éléments radio actifs. Ils découvrent le polonium (ainsi nommé par Marie) en 1898 et le radium à la fin de la même année. Déterminer le poids atomique de cet élément nécessite de longues et dangereuses manipulations, mais on ignore à l’époque ces dangers. Le poids atomique est établi en 1902. Marie soutient sa thèse en 1903, année où le couple partage le prix Nobel de physique avec Henri Becquerel. Leurs efforts et les résultats obtenus dans des conditions précaires en font des héros de la science, ce qui leur ouvre des perspectives mais cause aussi bien des tracas. Le laboratoire suscite la curiosité de la presse et de toutes sortes de gens et les époux supportent mal d’être constamment dérangés. Il n’en reste pas moins qu’ils sont dès lors des personnages publics. Leur rayonnement –si l’on peut dire- est international. C’est toutefois Pierre qui prononce les discours officiels, comme celui du 19 juin 1903 à la Royal Institution de Londres (lors duquel il renversa accidentellement un peu du radium qu’il avait apporté pour démonstration, et dont les traces étaient encore détectées cinquante ans plus tard[7]), et celui de juin 1905 à Stockholm, devant l’Académie suédoise. Bien que le prix Nobel leur ait été attribué conjointement, Marie resta dans l’assistance.

Leur seconde fille, Eve, naît en 1904. Leur désir d’avoir un nouveau laboratoire est en train de se réaliser quand Pierre est tué accidentellement, le 19 avril 1906, devant le Pont-neuf. Marie accepte de reprendre la chaire en Sorbonne, que son mari n’avait occupée que dix-huit mois, et devient professeur titulaire en 1908. Elle parvient à isoler le radium métallique pur en 1908. Le rayonnement fort du radium est un outil efficace pour l’étude de l’intérieur de l’atome et Marie Curie est au centre du développement de cette recherche. En 1911, elle est au sommet d’une carrière brillante, et on la presse de poser sa candidature à l’Académie des Sciences. Après « l’affaire », et l’année terrible »[8], Marie Curie ne se contente pas de ses recherches scientifiques. Elle met en œuvre pendant la guerre un service de radiologie, s’occupant aussi bien des blessés que de la formation des médecins et infirmières aux techniques de la radiologie, de l’équipement des ambulances. Elle s’emploie à trouver les voitures disponibles, assistée dans toutes ces activités par sa fille Irène. Après la guerre, elle utilise sa notoriété pour donner à la recherche française –et polonaise, qu’elle n’oublie pas- les moyens de se développer, ce qui l’amène en Amérique en 1921. Le soupçon que les recherches sur la radioactivité sont dangereuses se fait toutefois de plus en plus précis. Marie Curie, malgré sa résistance exceptionnelle, meurt à bout de forces en 1934. Dans le cadre d’une telle existence, « l’affaire » semble bien secondaire. Il n’en était pas de même en 1911.

   2. Le développement de « l’affaire ».

Au moment de l’élection à l’Académie des Sciences, Marie Curie peut se valoir de nombreux titres. Elle est la première femme à enseigner dans une université, prix Nobel et membre honoraire ou étranger de nombreuses institutions scientifiques européennes et américaines. La candidature à l’Académie ne l’enthousiasme portant pas. La première candidature de Pierre Curie, conduite elle aussi avec réticence, avait été un échec, avant son élection en 1905. Elle se décide seulement, écrira-t-elle, « pour les avantages qui pourraient en résulter pour son laboratoire »[9]. Ses soutiens s’activent à partir de novembre 1910 dans le monde scientifique et la presse[10]. Elle publie un Traité de radioactivité destiné à montrer que son activité scientifique ne s’est pas arrêtée à la mort de son mari. Ses détracteurs de leur côté mettent en avant la candidature d’Edouard Branly dans un climat qui n’est pas toujours serein. « C’est la guerre par tous les moyens », écrit Marie Curie à Georges Gouy le 4 décembre[11], suggérant ainsi que la polémique ne se cantonnait pas au terrain scientifique. Il se peut que des « informations » sur l’absence de résultats de Marie Curie, mais aussi sur sa vie privée, proviennent d’Henri Bourgois, beau-frère de Mme Langevin et journaliste au Petit parisien, ainsi que de l’avocat de cette dernière, journaliste à la Croix[12]. C’est toutefois la capacité de Marie Curie à mener ses travaux personnellement, c’est-à-dire la capacité d’une femme à travailler autrement que dans l’ombre de son mari, qui est en question. Le 5 janvier 1911, l’Action française affirme que « Mme Curie n’a jamais fait aucun ouvrage seule ; Elle n’a été que la modeste collaboratrice de son mari », et ce journal exprime catégoriquement ce que suggère la quasi-totalité de la presse, à l’exception du Gil Blas et de quelques articles de la presse féminine.

Le 23 janvier 1911, Edouard Branly est élu par trente voix contre vingt-huit à Marie Curie. Le score de Marie Curie est très élevé compte tenu de la polémique qui a précédé le vote, une « quasi-victoiree », écrit-on parfois, mais elle le vit comme un échec et ne se représentera jamais, alors qu’on lui assure désormais qu’elle est certaine d’être élue la seconde fois, comme le fut son mari. Il ne s’agit pas seulement, toutefois, d’une affaire scientifique. Marie Curie écrit à Charles-Edouard Guillaume le 18 janvier « Si j’ai éprouvé à la fin de cette campagne un ennui réel, c’est à cause de la forme de la lutte et des attaques dont j’ai été l’objet »[13]

Le comité Nobel de chimie se met au travail en février de la même année. Un consensus sur les candidats retenus est obtenu le premier novembre et l’Académie vote le sept, confirmant le consensus des sections de physique et de chimie pour donner le prix à Marie Curie. « L’affaire » avait pourtant atteint la Suède le cinq du même mois, mais sans empêcher la décision[14].

Le 4 novembre, en effet, un article du Journal (tirant 750 000 exemplaires) titre en première page « Une histoire d’amour. Madame Curie et le professeur Langevin »[15] (notons l’opposition « madame » / « le professeur »), selon lequel le professeur Langevin aurait quitté son domicile pour suivre madame Curie. Détournement d’un homme marié, parmi les plus grands noms de la physique française, élève qui plus est de son mari défunt[16] et auquel l’article accorde généreusement six enfants au lieu des quatre existants. Marie Curie apprend cette publication au congrès Solvay, à Bruxelles[17] et rédige aussitôt une déclaration publiée par Le Temps le 5 novembre, alors que le Petit journal renchérit en première page le même jour : « Un roman dans un laboratoire. L’aventure de Mme Curie et de M. Langevin », avec une interview de Jeanne Langevin. Marie Curie obtient des excuses (publiées) du directeur du Journal le 6 et apprend sa nomination au prix Nobel le 7. Les hésitations du comité quant à la venue de Marie Curie pour la remise du prix, suite au scandale, ont été analysées par Karin Blan[18]. Elles n’empêchent pas la venue de Marie à Stockholm. Elle y prononce la traditionnelle conférence et participe à d’autres cérémonies dont un banquet organisé en son honneur par l’association suédoise des femmes diplômées qui réunit trois cent participantes. Mais ces épreuves l’épuisent (il n’est pas possible d’évoquer ici tous les aspects de « l’affaire », mais on peut par exemple signaler qu’elle entraîne directement quatre duels) et elle est transportée en clinique le 29, à bout de forces.

Avec du recul, l’épisode peut avoir la consistance anecdotique que lui ont donné d’emblée les participants du congrès Solvay auquel assistait Marie Curie lors de la parution du premier article, d’accord sur ce point avec la très grande majorité du monde scientifique[19]. Seule apparaît la préoccupation, légitime celle-là, de la santé de Marie. « Qui ne fait pas partie des vipères », lui écrit Albert Einstein le 23 novembre « se réjouira toujours d’avoir des personnalités comme vous et Langevin parmi nous, de vrais êtres humains avec lesquels on est heureux d’être en relation. Si la racaille s’occupe encore de vous, cessez simplement de lire ces sottises. Laissez-les aux vipères pour lesquelles cela a été fabriqué »[20]. S’il est effectivement préférable que Marie Curie ignore ces « sottises » destinées à la démolir, et si le conseil d’Einstein est raisonnable, l’historien, en revanche, peut les examiner avec intérêt car elles mettent en relief, parfois, les exigences que l’on a envers l’héroïne. Deux documents sont à cet égard très révélateurs, par leur rôle et leur position : le pamphlet de Gustave Téry, « Pour une mère », publié par L’Oeuvre le 23 novembre et l’éditorial de Madeleine Pelletier paru dans La suffragiste de janvier 1912.

     3. Les devoirs de l’héroïne.

Si la presse à grand tirage cesse assez rapidement les attaques contre Marie Curie, la presse d’extrême droite continue, en revanche, de lui faire une place importante. L’Action française, La libre parole et L’Oeuvre publient de nombreux articles. L’Oeuvre, de Gustave Téry va jusqu’à publier sur « l’affaire » une brochure séparée intitulée « Pour une mère ». Marie Curie y est d’abord visée en tant qu’étrangère, sur le terrain traditionnel –pour les lecteurs- de « l’invasion ». « Et il y a encore des patriotes assez obtus pour considérer l’invasion des métèques comme un fléau national !! » ironise Téry. D’où l’affirmation selon laquelle « l’affaire n’oppose plus deux France, comme on le disait jadis, mais elle montre bien, sous le jour le plus clair et le plus cru, la France aux prises avec le ramas de métèques qui la pillent et la déshonorent ». Marie Curie est donc d’abord une étrangère qui détruit un ménage français. Ces reproches l’atteindront suffisamment pour qu’elle décide pendant une année entière, à partir du printemps 1912, de se faire appeler madame Slodowska[21] avant de reprendre son nom marital. De plus, c’est une personne « normale », et non une exaltée, ce que Téry aurait finalement préféré. « Si madame Curie avait assumé ses incartades, en quelque sorte, et la fameuse morale scientifique, utilitaire, indépendante, ibsénienne et nietzschéenne et dit « je me ris de vos traditions et de vos préjugés, je suis une étrangère, moi, une intellectuelle, une affranchie » nous aurions dit ce n’est pas français, mais c’est crâne ! ». Mais Marie Curie ne revendique pas cette originalité qui aurait fait plaisir à ses accusateurs, et devient de ce fait beaucoup plus redoutable.

Et il y a pire, prétend Téry : Marie Curie revendique de façon éhontée sa féminité. « Etrange et double attitude de ces femmes qui se réclament à tout propos des principes féministes ! Quand il s’agit de forcer une porte, d’obtenir un avantage, une place, un titre, un fauteuil à l’institut, elles n’admettent pas que l’on distingue entre les sexes. Elles sont les égales de l’homme, elles exigent qu’on les traite mêmement, et elles ne veulent pas d’une galanterie qui, disent-elles, n’est plus que le masque hypocrite de la tyrannie virile. Mais quand ces femmes occupent une situation jadis réservée aux hommes, quand leurs fonctions nous ont fait un devoir d’oublier leur sexe et de juger leurs actes, leurs propos ou leurs écrits d’après des principes supérieurs aux conventions présumées de la morale sexuelle, ces mêmes femmes, le jour où elles se trouvent en fâcheuse posture, nous rappellent tout à coup qu’elles portent une robe et crient éperdument « surtout, souvenez-vous que je ne suis pas un homme ! ». Elles prétendent ainsi cumuler tous les bénéfices de leurs « idées nouvelles » et de ce qu’elles appellent nos préjugés imbéciles ».

Cette accusation mêle habilement attitude réelle et construction imaginaire. Il est en effet vrai que la carrière de Marie Curie a été basée sur ses qualités scientifiques et non sur son sexe. On peut difficilement soutenir le contraire. Téry ne le fait pas et, aussi féroce qu’il soit sur elle, ne remet pas ses compétences scientifiques en question. Il l’accuse –à tort, incontestablement- d’avoir mis en avant sa féminité pour excuser un comportement qui ne serait condamnable que selon des « préjugés imbéciles », façon scandaleuse qu’ont les affranchies et affranchis de qualifier les principes de la morale établie selon L'Oeuvre. Pour Téry, c’est la trappe dans laquelle tombe l’héroïne à partir du moment où elle refuse d’être pleinement et seulement un héros, en quelque sorte. Ce qu’établit Téry, c’est finalement qu’il ne peut y avoir d’héroïne[22], seulement des « héros-femmes » (si on peut tenter cette expression) que ce soit dans la conformité ou une rupture qu’il désapprouverait, certes, mais avec quelque admiration[23]. La femme qui revendique sa différence tout en investissant les domaines masculins déchoit, ne peut prétendre à une quelconque égalité, encore moins à la dignité. En ce sens, l’héroïne est impossible. Ce qui dérange Téry chez Marie Curie –une Marie Curie reconstruite pour les besoins de la démonstration- c’est qu’elle veuille l’égalité tout en restant femme et de plus s’oppose à la femme traditionnelle que son attitude démolit. D’où l’intention militante du titre, « Pour une mère ». Une héroïne, en somme, ne saurait franchir la barrière sexuelle sans déchoir. Soit elle est héroïne en tant que femme, et ne peut alors prétendre aux domaines réservés aux hommes, soit elle entre dans ces domaines mais doit alors ne rien laisser apparaître de sa féminité, réservée à la sphère privée. Ce qui est choquant affirme Téry, oubliant opportunément les conditions de production de « l’affaire », et ne résistant pas, de plus, au réflexe antisémite, c’est que « l’affaire » soit publique et due au prestige de l’héroïne ainsi démasquée. C’est parce qu’elle a ce statut qu’il s’agit d’une affaire d’Etat. « Quand on a vu que le coup de la science ne prenait pas nous avons vu, dans tous les journaux juifs, le couplet sur la galanterie française. Il a été si bien filé qu’on a réussi, pendant quelques jours, à nous donner le change. D’honnêtes gens ont dit, et j’avoue qu’à première vue j’ai pensé comme eux « c’est vrai, on n’a pas le droit de fourrer son nez dans le curriculum vitae de Mme Curie. Qu’elle dispose de son cœur comme elle l’entend, ça ne regarde personne. L’affaire Langevin est une affaire privée ». Or ajoute Téry, il y a une « énorme mystification ». c’est bien une affaire publique et ce qui concerne la femme aurait dû, précise-t-il non sans hypocrisie, rester privé.

     4.La « demi-émancipée ».

Les raisons qui provoquent la haine de Téry et de toutes les « vipères » dont parle Einstein pourraient en revanche réjouir les féministes, heureuses de constater que l’héroïne reste une femme. Or c’est loin d’être le cas.

Dans l’ensemble, la presse féminine, et féministe, fait peu de place à « l’affaire ». Seule La Française note la place prise par Marie Curie. Le journal évoque favorablement le 15 janvier 1911 la candidature de Marie Curie. « Croyez-vous que le radium ait un sexe ? La jolie réponse en faveur de Mme Curie que, dans un article élégant et spirituel, M. Pierre Wolff nous restitue. Et quel éminent plaidoyer fait l’éminent écrivain en faveur des femmes académiciennes ! ». Il souligne le 12 décembre, en pleine polémique, son apport scientifique. « Que dire par exemple de Mme Curie, dont les découvertes s’étalent devant nos yeux ? Tant que Curie vivait, on la réduisait au rôle de modeste collaboratrice n’ayant peut-être d’autres mérites, dans les découvertes de son mari, que son dévouement et sa compréhension d’épouse. Mais Curie meurt. Et Mme Curie continue à faire preuve d’une méthode sûre et d’un esprit inventif surprenant ». Il n’y a pas d’allusion à « l’affaire » et la presse féministe est aussi discrète à ce sujet. Le seul article d’importance, à ma connaissance[24], est loin de soutenir Marie Curie. Ecrit par Madeleine Pelletier, et publié dans La suffragiste de janvier 1912, il mérite d’être cité en entier.

« Il y a environ deux ans une feuille hebdomadaire avait publié un portrait et une biographie de madame Curie. L’auteur, un anti-féministe violent, profita de l’occasion pour bien faire remarquer que cette physicienne avait les cheveux longs et qu’elle ne portait ni faux-col ni cravate. Ah! Ce féminisme là il le comprenait. Ce n’était pas comme celui de… etc. En réalité, il ne comprenait pas plus celui-là que l’autre, mais la haine du mien lui faisait aimer celui qu’il jugeait moins dangereux.

Madame Curie a toujours déclaré qu’elle n’était pas féministe ; (comprenne qui pourra mais c’est ainsi). Aux félicitations que divers groupes lui ont adressées lors de sa nomination à la Sorbonne elle a opposé un silence dédaigneux. Je sais bien que dans sa situation, elle se serait faite tort en se montrant une ardente militante ; les adversaires et les jaloux se seraient empressés de déclarer qu’elle n’était qu’une politicienne et non une scientifique. Mais on peut toujours envoyer une carte.

Les membres des groupes féministes ne sont pas toutes docteurs es-sciences ; mais c’est quand même leur agitation qui a crée l’état d’esprit dont Mme Curie a profité. Elle est entrée par la petite porte, parce que femme de Pierre Curie ; fille, elle aurait croupi au fond de quelque obscur laboratoire et on aurait contesté ses travaux en attendant qu’on les plagie. Mais cette petite porte ouverte à la pauvre veuve du savant tragiquement disparu lui aurait été fermée tant comme la grande il y a quarante ans, alors le féminisme n’était pas ce qu’il est aujourd’hui.

Il paraît que maintenant M. Curie a un successeur. Certes il ne faut pas ajouter une foi aveugle à la presse, surtout quand il s’agit d’une femme ; mais en somme, de la comparaison des journaux, des dires du monde savant, il semble résulter que si Mme Curie n’a pas fait de fugue amoureuse, elle a avec M. Langevin, homme marié et père de famille, des relations publiques. Il ressort, chose plus grave encore, que les leçons de Mme Curie ne sont pas son œuvre à elle, mais celle de M. Langevin… et un quotidien,  La libre parole, demande si Mme Curie va rester professeur à la Sorbonne.

Certes en lui-même l’acte de Mme curie, si ce qu’on dit est exact, n’a rien de criminel. Si M. Langevin, professeur au Collège de France avait détourné de son ménage une femme mariée et mère de famille on le blâmerait certainement, mais l’idée ne viendrait à personne de demander qu’il soit privé de sa chaire. Seulement les idées, même dans le public éclairé, sont loin encore de l’équivalence des deux sexes en morale ; l’émancipation sexuelle de la femme sera la dernière à voir le jour ; on admettra, on réalisera l’expansion économique, l’émancipation politique même, avant d’admettre celle-là. Il y aura des femmes députés et ministres avant que l’acte sexuel hors mariage ne soit pas autrement considéré chez la femme qu’il est considéré chez l’homme. Aujourd’hui les anti-féministes triomphent. Voilà bien, disent-ils goguenards, le bien-fondé des revendications féministes. Pour la première fois que l’on fait à une femme une place éminente dans le monde savant, elle se conduit comme une petite… midinette. Et elle n’a même pas l’excuse de la jeunesse.

Madame Curie aurait dû se dire qu’elle devrait à la situation exceptionnelle qu’on lui avait faite, de se maintenir irréprochable au point de vue des mœurs. Peut-être ses sens ont-ils des exigences ; mais dans ce cas elle aurait dû apporter à leur satisfaction la discrétion la plus absolue, s’adresser à une personne étrangère au monde scientifique et pas à un homme marié.

Mais Mme Curie est probablement une demi-émancipée, comme tant d’autres ; elle croit que le féminisme n’est pour rien dans son élévation et qu’elle n’a pas à en tenir compte. Elle croit aussi qu’il faut rester féminine, ne pas prétendre à la personnalité. Etre dans l’ombre de l’homme, mari ou amant, celle dont l’ambiance restreinte murmure la haute valeur. Alors il ne fallait pas accepter de chaire professorale ; il fallait se tuer comme Mme Lafargue ou se remarier ».

Le texte marque un clair ressentiment envers une « profiteuse » dont la carrière n’aurait pas été ce qu’elle est sans des avancées féministes qu’elle refuse de reconnaître, et sans des groupes auxquels elle n’accorde aucune gratification symbolique. Il va à certains égards plus loin dans les attaques que la presse d’extrême droite. S’il est assez fréquent en effet de lire des doutes sur la part de Marie dans le travail mené avec Pierre, et sur la répartition des mérites dans le couple, l’affirmation selon laquelle Paul Langevin rédige les cours de Marie Curie est tellement invraisemblable que de très rares polémistes ont osé l’employer. Quant à l’affirmation selon laquelle Marie Curie croit qu’il faut être dans l’ombre du mari, elle suppose une totale méconnaissance que la lecture du discours prononcé à Stockholm deux mois plus tôt aurait suffi à réfuter. Cela dit, ce texte trace également, bien que les intentions soient totalement différentes, des limites comparables à celles de la brochure de Téry quant aux exigences que l’on peut avoir envers l’héroïne. La conduite héroïque ne saurait admettre les écarts individuels et, dans la mesure où elle incarne l’émancipation professionnelle, Marie Curie ne peut se permettre de toucher à un autre domaine et prétendre  « rester féminine ». C’est, en d’autres termes bien sûr, et sur des bases tout aussi imaginaires quant au comportement de Marie Curie le même reproche que Téry et les « solutions » n’auraient pas déplu à ce dernier : une relation discrète et moins compromettante pour l’image de l’héroine ; un remariage, à la rigueur ; un suicide, au pire, ou au mieux selon la façon dont on envisage les choses. Dans tous les cas l’héroïne (mais ne faut-il pas dire le héros-femme ?) reste intacte. Ce n’est pas ce qui arrive avec Marie Curie. Ni nietzschéenne, par choix, ni midinette, par l’âge, et sans aucun esprit de concession malgré les épreuves traversées, Marie Curie est trop humaine pour jouer son rôle correctement, pensent ses critiques, argumentant en lui attribuant des comportements qui lui sont étrangers, et en lui déniant des compétences incontestables.

Une certaine ironie de l’histoire peut être vue dans le fait que c’est précisément l’aspect qui constitue à l’époque une résistance à l’héroïsation, qui pourrait par la suite fournir matière à une héroïsation différente, Marie Curie refusant à sa manière et au risque de sa réputation, de se plier au modèle masculin. C’est la voie qu’esquisse l’article cité plus haut, imaginant une rencontre entre Marie Curie et Simone de Beauvoir dans laquelle l’attitude intransigeante de Marie Curie est vue comme une avancée pour le deuxième sexe.

L’histoire de Marie Curie ne s’est cependant pas, au cours du vingtième siècle, développée dans cette direction. Plusieurs raisons y ont contribué dont en premier lieu, bien entendu, l’inconsistance de « l’affaire » et les arrière-pensées de ceux qui l’ont exploitée. La volonté de Marie Curie de refouler cet épisode, relayée par sa famille, a également joué un rôle. Mais les exigences du processus d’héroïsation y ont également leur part. La vie, les découvertes, les titres et les combats de la scientifique s’accommodent mal d’un épisode à la lecture trop incertaine pour qu’on se hasarde à l’explorer. Marie Curie reste donc seulement –mais c’est déjà beaucoup- une héroïne de la science. Si les faiblesses du héros peuvent parfois se retourner en sa faveur, celles de l’héroïne –réelles ou inventées- risqueraient de compromettre une place encore trop fragile et devenir des résistances à l’héroïsation. L’histoire de Marie Curie montre, sur ce plan, la difficulté de la place de l’héroïne.

 


[1] Lina pauling a été lauréate de chimie en 1954 et de la paix en 1962, John Barden lauréat de physique en 1956 et 1972, Frédérick Sanger lauréat de Chimie en 1958 et1980.

[2] La revue italienne Prometeo a publié en décembre 1985, sous la rubrique « dialoghi possibili » (dialogues possibles) une conversation imaginaire entre Marie Curie et Simone de Beauvoir, toutes deux en voyage pour l’Amérique. « L’affaire » Langevin/Curie y tient une place importante.

[3] Les biographes de Marie Curie ne manquent pas de souligner les nombreux aspects effrayants a posteriori des conditions de recherche.

[4] La photo représente Marie Curie et sa sœur aînée. Elle est mentionnée dans l’ouvrage de Robert Reid, Marie Curie derrière la légende, Paris, Seuil coll. Points, 1983, qui constitue la biographie la plus complète. Mentionnons également Eve Curie, Madame Curie, Paris, Gallimard, 1999, et Françoise Giroud, Une femme remarquable, Marie Curie, Paris, Fayard, 1995, parmi nombre d’autres ouvrages de vulgarisation, ou plus précisément orientés vers le domaine scientifique.

[5] Reid, Marie Curie…, op. cité, p. 68.

[6] Reid, idem, p.81. Reid s’appuie sur l’autobiographie en anglais de Marie Curie.

[7] Reid mentionne cette anecdote révélatrice du rapport que l’on avait, à l’époque, aux substances irradiantes (p. 126). Pierre Curie transportait le radium dans ses poches.

[8] C’est ainsi que Reid qualifie, dans un des chapitres de sa biographie, l’année 1911.

[9] Selon sa brève autobiographie en anglais, citée par Karin Blan, MarieCurie et le Nobel, Uppsala Studies in History of Science 26, 1999, p30. L’ouvrage de Karin Blan auquel nous ferons référence ci-dessous, livre de nombreux documents sur « l’affaire » en Suède et dans les milieux scientifiques.

[10] Un article du Matin du 15 novembre en sa faveur affirme que « ses travaux ne lui ont créé que des admirateurs, mais son sexe lui créé des adversaires ».

[11] Blan, Marie Curie, op. cité p43. Georges Gouy, professeur à la faculté des sciences de Lyon, avait des relations scientifiques et amicales avec Pierre Curie, qui se perpétuent avec Marie.

[12] C’est l’hypothèse tout à fait vraisemblable développé par Karin Blan, comme il vraisemblable que les rumeurs sur les relations de Marie Curie et Paul Langevin ont commencé alors à être diffusées, sans sortir dans la presse.

[13] Blan, Marie Curie, op. cité, p55. Charles-Edouard Guillaume est directeur du Bureau international des poids et mesures à Sèvres

[14] Le 5 novembre, le secrétaire de l’Académie royale de Suède télégraphie à l’ambassadeur de Paris pour lui demander si « l’information selon laquelle madame Curie a quitté Paris avec un homme marié est exacte » (Blan, p85).

[15] L’article est cité par Françoise Giroud, Une femme honorable, op. cité, pp226-228.

[16] Paul Langevin est normalien et élève de Pierre Curie. Il a pris la suite de Marie Curie à l’Ecole normale de jeunes filles de Sèvres et succédé à Pierre Curie à l’Ecole supérieure de chimie et de physique industrielles. Spécialiste du magnétisme et des ultrasons et de la relativité, il enseigne au collège de France depuis 1909. Il vit plus ou moins séparé de sa femme Jeanne depuis le printemps 1910. Jeanne Langevin introduit une demande de séparation de corps au début de l’été 1911. Une tentative de conciliation chez Raymond Poincaré, avocat de Paul Langevin, au cours de laquelle les avocats de Jeanne font état de lettres de Marie Curie à Paul Langevin en leur possession échoue. Fin octobre Jeanne Langevin, apprenant que Marie Curie et Paul Langevin sont ensemble à Bruxelles pour le congrès Solvay, autorise vraisemblablement ses avocats à vendre, ou céder leurs informations à la presse. D’où le déclenchement de « l’affaire ».

[17] Ernest Solvay, chimiste et industriel belge, organise des congrès scientifiques et met en place des instituts dans une initiative parallèle à celle d’Alfred Nobel, et comparable quant au niveau des participants.

[18] La préoccupation essentielle était d’éviter un incident au moment de la remise du prix, en présence du Roi, et non de savoir si le prix devait être maintenu.

18Karin Blan fournit sur ce point de nombreux documents, en particulier chap. V, pp197-223.

[20] Blan, op. cité, p203

[21] Reid, Marie Curie, op. cité, pp218-223.

[22] Sauf à se cantonner exclusivement dans la féminité et plus précisément dans la maternité. La véritable héroïne de la brochure étant la mère.

[23] On peut voir ici une convergence entre la description que fait Téry de l’affranchie et le parallèle esquissé par Reid, dans une intention évidemment toute différente, entre Marie Curie et Rosa Luxembourg (Reid, p25) qui est de trois ans sa cadette, aux aspirations initiales semblables mais à l’existence opposée quant au rapport à l’ordre social.

[24] Après consultation des journaux féminins et féministes de cette époque à la bibliothèque Marguerite Durand, dont le fonds peut être considéré comme significatif.