Frédéric Mistral : un enracinement universel

Un enracinement semble toujours particulier. Ce titre est donc paradoxal. Mais en fait, plus l’enracinement s’approfondit et plus il devient universel. Mistral en est le meilleur exemple par son œuvre et par les difficultés qu’il a surmontées car on pouvait croire, au début, à un projet purement local.

A son retour au mas, à la fin de ses études, Mistral raconte en effet dans ses Mémoires et Récits qu’il prit trois résolutions :

-Premièrement, de relever, de raviver en Provence le sentiment de la race.

-deuxièmement d’amener cette renaissance par la restauration de la langue naturelle et historique du pays.

-Troisièmement, de rendre la vogue au provençal par la flamme de la divine poésie.

Ce sont des objectifs ambitieux mais qui semblent limités à un terroir donné. En les atteignant, on deviendrait le poète de son pays, on jouirait d’une reconnaissance locale, ce dont beaucoup se contenteraient. En fait, ces objectifs vont très loin. Peut-on les atteindre sans se préoccuper du reste du monde ? Le jeune Mistral ne s’est certainement pas posé cette question. Ses idées, à l’époque, étaient vagues, elles bouillonnaient, comme il le dit. L’écrivain Frédéric Mistral, en revanche, y sera constamment confronté. Son enracinement n’est pas un aboutissement, c’est le point de départ d’une expérience qui, par ses difficultés autant que par ses réussites, met en relief à un moment décisif le rapport des hommes à leur passé, à leurs traditions et à leur langue.

Mistral n’est bien entendu pas le seul à le faire mais il le fait à la fois en poète et en homme d’action, avec une lucidité et une ténacité dont toute son existence témoigne. Il résiste, comme on peut le montrer, à toutes les tentatives de réduction et d’enfermement. Il le fait avec les préjugés de son époque –il ne peut pas en être autrement-, mais son action dépasse le cadre particulier qui lui a donné naissance, non seulement grâce à l’universalité de la poésie mais aussi parce qu’elle s’adresse à tous ceux qui, dans un monde qui change, se demandent comment évoluer sans pour autant renier leur passé. C’est pour cela que le rayonnement de Mistral est si vaste. Il ne se contente pas de dépasser les frontières, il montre à travers son œuvre et son existence que l’attachement à son pays est une ouverture au monde. Associer les termes « enracinement » et « universel », ce n’est donc pas juxtaposer des contraires, mais montrer une relation qui s’impose et dont le poète lauréat du prix Nobel est un des artisans.

1.Genèse et réception de Mirèio.

Ce n’était pas tout à fait clair dans l’esprit du jeune poète, sans doute. Un changement important dans les deux vers liminaires de Mirèio doit pourtant attirer l’attention

Cante uno chato que, pecaire,

Pousqué pa’ vé soun calignaire

(Je chante une jeune fille qui, hélas, ne put avoir son amoureux),

devient

Cante uno chato de Prouvenço…

(Je chante une jeune fille de Provence).

On passe d’une histoire privée, en quelque sorte, à une dimension générale. C’est d’un pays qu’il est question à travers l’histoire de cette jeune fille. Il y a de plus une ambition littéraire majeure. La référence culturelle à Homère n’est pas de simple forme. Au lieu de prendre comme modèle les écrivains français de son temps, Mistral se place d’emblée sous un autre patronage, celui des ancêtres communs de toutes les cultures occidentales. C’est un défi, un pari, celui de tenter l’aventure, de casser l’image qu’on se faisait de sa langue en la faisant échapper aussi bien au mépris dans lequel elle est tenue comme patois, qu’à la conformité au modèle dominant Mirèio est plus qu’un poème, le manifeste de la renaissance mais aussi de la reconnaissance d’une langue, et il va s’apercevoir que ce second objectif est de loin le plus difficile à atteindre.

C’est ce souci qui l’amène à accepter la traduction.

« Je l’ai faite surtout pour rapprendre à la classe aisée et citadine de nos contrées la langue qu’ils cherchaient en vain à désapprendre » (Lettre à Saint René Tallandier, 1859).

La traduction est donc littérale, sans céder à la tentation de transposer l’âme du poème dans un autre univers linguistique : elle doit jouer le rôle de pont vers le texte original. Mistral vise ainsi à la reconnaissance d’une langue et d’une civilisation. Il veut lui rendre une dignité menacée, sinon perdue. Or, les réactions multiples que le poème va entraîner (il a eu plus d’articles de presse, par exemple, que Les Fleurs du mal de Baudelaire) vont satisfaire en partie cette attente, mais elles vont également montrer à Mistral le piège dans lequel pourrait l’enfermer un enracinement purement local.

D’une part, en effet, le poème est très bien accueilli, souvent considéré comme une œuvre naturelle, un retour aux sources, au sein d’un monde artificiel. Et il faut citer à ce sujet le célèbre éloge de Lamartine.

« Pourquoi aucune des œuvres achevées de nos poètes européens actuels, pourquoi ces œuvres du travail et de la méditation n’ont-elles pas pour moi autant de charme que cette œuvre spontanée d’un jeune laboureur de Provence ? (…) C’est que nous sommes l’art et qu’ils sont la nature, c’est que nous sommes métaphysiciens et qu’ils sont sensitifs ; c’est que notre poésie est retournée en dedans et que la leur est déployée en dehors ; c’est que nous nous contemplons nous-mêmes et qu’ils ne contemplent que Dieu dans son œuvre ; c’est que nous pensons entre des murs et qu’ils pensent dans la campagne ; c’est que nous procédons de la lampe et qu’ils procèdent du soleil » (Lamartine, 40° entretien, qui figure dans les diverses éditions Charpentier de Mireio).

Mais cet éloge a un revers. Cette reconnaissance est celle de l’autochtone attaché à son terroir par un esprit plus vaste et plus instruit. Elle sous-entend une inégalité complètement opposée aux intentions de Mistral. Là où il veut montrer la dignité d’une langue, on voit l’œuvre charmante d’un indigène, œuvre d’autant plus charmante que l’indigène en question reste naturel et ne se compromet pas avec la civilisation. Si Mistral monte à Paris pour faire connaître Mireille, ce n’est pas pour offrir un spectacle exotique. Il y a un malentendu, et on le voit dans la réaction naïve, d’une certaine manière, d’une autre grande plume de l’époque, Barbet d’Aurevilly, à propos de Mistral.

« J’aurais aimé, écrit-il, rencontrer dans Monsieur Frédéric Mistral, nouvellement découvert, et dont le nom, beau comme un surnom, convient si bien à un poète de son pays, un homme né et resté dans la société qu’il chante, ayant le bonheur d’avoir les mœurs de ses héros, et d’être un de ces poètes complets dont la vie et l’imagination s’accordent, comme le fut Burns » (Barbey d’Aurevilly, Le Pays du 17 avril 1859). Un poète paysan strictement cantonné à son terroir, en quelque sorte. Et Barbet d’Aurevilly constate avec regret qu’il n’en est rien. « Hélas ! M. Frédéric Mistral n’est pas si sauvage ni si autochtone que je le voulais ».

Comment Mistral a-t-il réagi à la lecture de ces lignes ? Nous ne pouvons évidemment pas le savoir. Il n’est pas interdit d’imaginer d’abord une certaine satisfaction. Il ne se plie pas à l’image de l’indigène sauvage qu’on lui avait un peu trop vite lui collée. En ce sens il déçoit peut-être mais atteint son objectif, qui est d’imposer à travers son œuvre et sa personne une dignité de la langue jusque là méprisée, de lui donner un rang égal aux autres. Mais la satisfaction se transforme vite en amertume, car cette image de l’indigène qu’on voudrait trouver chez lui revient régulièrement. Il en a trouvé la preuve cruelle dans son soutien le plus célèbre, le même Lamartine qui a favorisé sa découverte. On évoque souvent les Entretiens, en effet, en citant les louanges de Lamartine. On oublie de mentionner comment le texte se termine. Mais cette fin, terrible à sa manière, Mistral a dû souvent la méditer.

« Rentre humble et oublié dans la maison de ta mère ; attelle tes quatre taureaux blancs ou tes six mules luisantes à la charrue comme tu faisais hier… jette la plume et ne la reprends que l’hiver, à de rares intervalles de loisir… On ne fait pas deux chefs d’œuvre dans une vie ; tu en as fait un : rends grâce au ciel et ne reste pas parmi nous : tu manquerais le chef d’œuvre de ta vie : le bonheur dans la simplicité ».

Rentre chez toi et jette la plume. Ne reste pas parmi nous ! Même s’il faut faire l’indispensable part de rhétorique dans ce conseil final, il pose un cadre et une distance. Retourne à tes racines, dit Lamartine, vis selon la tradition et reste bienveillant au regard des civilisés qui viendront te rendre visite et admirer ton art de vivre. On n’est pas très loin de la réserve indienne. La stratégie de Mistral reposait donc sur un malentendu puisqu’on a reconnu en lui autre chose que ce qu’il voulait être. Il le comprend, mais n’en accepte pas les conséquences. Il va résister à cette image qu’on veut lui imposer avec les moyens qui sont les siens. La ténacité de cette résistance va prouver que son enracinement ne le transforme pas pour autant en poète simple et naïf mais ce ne sera pas facile. Voyons-en quelques aspects, et les raisons pour lesquelles cet enracinement va tendre à l’universalité.

2.De multiples difficultés.

Mistral doit se battre sur un triple front.

A l’extérieur de la langue, si l’on peut dire (car cela inclut de nombreux Provençaux), sont ceux qui refusent aux parlers locaux un autre que nom que celui de patois, et considèrent comme regrettable qu’on veuille en faire une langue, fut-ce en s’appuyant sur des chefs d’œuvre. Taxile Delord, Avignonnais monté à Paris, écrit en 1859 dans Le Siècle : « Poète Mistral, impétueux comme votre nom, calmez-vous et cessez de voir dans ce mot de patois une injure pour l’intelligence et la probité  des Provençaux. Qu’est-ce qu’un patois ? C’est une langue qui ne se renouvelle pas, et qui est destinée à périr ; il en est du provençal comme du languedocien, comme du bas breton, comme du picard, comme d’une foule d’autres idiomes que rien ne peut défendre de l’invasion du français, non, rien, pas même un beau poème comme celui de Mirèio ». Et il y revient en mai dans Le magasin de librairie. « C’est un grand malheur pour la littérature française que Frédéric Mistral n’ait point composé son poème dans la langue que nous parlons tous (…). Voyez pourtant le singulier caprice de la muse, d’inspirer ainsi à un jeune homme lettré aussi Français que vous et moi un poème en patois qui sera très vraisemblablement oublié dans cent ans et qui aurait vécu aussi longtemps que la langue française ». Comme quoi on peut être un prophète très malheureux.

Le second front est à l’intérieur des parlers, contre ceux qui s’opposent à la normalisation linguistique impulsée par Mistral, et dont le félibrige est l’instrument privilégié. Pour ces patoisants, toute autre langue que celle de leur village est une pure invention, ce qui obéit au fond à la même logique que le refus de la dignité de la langue mais de l’autre côté, en quelque sorte, par un refus de sortir du local, de se soumettre à une langue officielle, et surtout pour eux artificielle.

Deux exemples peuvent le montrer : la publication semestrielle marseillaise, Lou Rabaiare, à partir de 1857, pour constituer un anti Armana, et une tentative pour pousser sur la scène parisienne une anti Mireille, la Margarido du Varois Marius Trussy. Le préfacier, louis Jourdan, salue les félibres mais oppose la Provence orientale masculine, à la Provence Rhodanienne, plus féminine et il ajoute que ces poèmes ne sont pas les premiers mais les derniers dans leur langue : l’inverse de ce que voulait Mistral. Le poème est bien loin d’avoir le succès de Mirèio mais l’entreprise existe, et ce genre de réticence se manifeste en tout lieu.

Pour couronner le tout, il y a ceux qui ne seraient pas opposés à la valorisation de la langue mais trouvent son usage religieusement ou politiquement incorrect. L’accusation de séparatisme, en particulier, va peser très lourdement à une époque où elle avait un caractère de très haute gravité, et Mistral va consacrer beaucoup d’énergie à en montrer l’absence de fondement.

A ces critiques, enfin, s’ajoute l’écrasement des œuvres par une vision caricaturale qui traverse les siècles et qu’on peut résumer ainsi: tout cela n’est qu’un jeu de ces méridionaux qu’ont ne prend pas vraiment au sérieux. « Tous ces gens-là sont bons, exubérants, et joyeux. De toute cette foule il se dégageait comme un bouillonnement de cordialité. On sentait qu’ils y allaient de tout leur cœur, qu’ils étaient ravis du spectacle amusant qu’ils se donnaient à eux-mêmes, qu’ils criaient pour crier, parce que dans ce cri s’exhale le trop plein d’une âme débordante » (Description d’une pégoulade à Avignon par Francisque Sarcey pour Le Temps, en 1888). De grands enfants, en quelque sorte ; l’éternelle caricature du méridional.

3.Le combat pour la dignité de la langue. Ses conséquences.

Mistral répond à ces différentes attaques. A ceux qui lui reprochent d’écrire dans un patois moribond, et qui lui conseillent de passer au français, il répond d’abord par son œuvre. Il répond également en soutenant tous les écrivains plus ou moins connus qui publient comme lui des œuvres en provençal. Des poésies, mais également des romans. Il impulse un véritable mouvement. La fin du XIX° siècle voit l’émergence d’une prose provençale avec par exemple en 1894 deux romans aussi différents que Vido d’enfant, de Baptiste Bonnet dont le nom peut être placé, selon les commentaires qu’on en fait à l’époque, à côté de celui de Mistral, et Bagatouni de Valère Bernard (futur capoulier du félibrige), qui fait tenir aux immigrés italiens de Marseille un parler mixte italo provençal et montre une bonne connaissance de leurs pratiques. Ce sont deux œuvres très différentes, qui suscitent des polémiques et seront suivies d’autres tout aussi riches : Les rouges du Midi, de Félix Gras ; La bête du Vaccarès, de Joseph d’Arbaud. Dans le sillage de Mistral, une tradition d’écriture en provençal se constitue donc, qui se poursuit jusqu’à maintenant et confère à la langue un statut reconnu.

D’autre part, et contre la dispersion des parlers locaux, l’unification de la langue progresse. Le félibrige n’est pas un organisme officiel, et ne dispose d’aucune autre autorité que le prestige de son chef. A cet égard, et compte tenu de la faiblesse objective de ses moyens, le résultat obtenu n’est pas négligeable. La production félibréenne est très discrète dans l’ensemble de la production régionale lors des premières années (6% en 1855-1859). Elle est majoritaire cinquante ans après (76% en 1910-1914), et obtient 100% dans le bastion avignonnais. Il faut à cette langue un outil, et Mistral ne se contente pas d’être écrivain. Cette langue qu’il entend promouvoir, il la dote également de cet outil indispensable, un dictionnaire auquel il travaille pendant vingt ans, et dont l’impression commence en 1878. Ce dictionnaire, le Trésor du félibrige, est aujourd’hui encore un ouvrage de référence, et son titre montre effectivement combien la langue est attachée au mouvement et au génie qui lui a donné sa place.

Il semble donc que, avec des hauts et des bas inévitables, Mistral ait réussi à imposer la reconnaissance de la langue et évité, dans la mesure de ses moyens, une dispersion dialectale qui l’aurait empêché d’exister et qui aurait fait de Mirèio, comme on le prédisait, l’œuvre unique d’un parler disparu. De plus, il veille à ce que cette langue ne soit récupérée par aucun courant particulier, que ce soit sur le plan politique ou religieux. Il faudrait reprendre ici en détail l’histoire de ces nombreux épisodes où Mistral intervient pour éviter une dérive cléricale (l’Armana semble avoir été écrit sous la dictée du petit séminaire, écrit-il après les premières années de l’Armana), où il se refuse à toute captation nationaliste, et d’une manière générale, politique de ses écrits et de sa réputation. Il refuse ainsi d’être placé à la tête d’une immense manifestation populaire comme celle des vignerons en 1907. Mais il regrette, également, que la municipalité de Maillane ne se joigne pas à lui pour accueillir comme il se doit le président de la République. Il voit dans ce refus un acte regrettable, car l’hommage à l’écrivain est d’un autre ordre.

On n’a pas manqué, bien entendu, de repérer au cours de la vie de Mistral un certain nombre de tentations politiques, mais son attitude générale, à tous les moments décisifs, a été de s’écarter de toute position qui aurait pu faire de la langue qu’il entendait défendre une langue partisane. On pourrait donc penser qu’il a totalement réussi mais on serait alors –c’est lui qui le dit- dans l’illusion la plus complète. Car cette reconnaissance littéraire, cette victoire linguistique ne changent rien à la pratique de la langue, c'est-à-dire à la généralisation du français. Il en fait dès 1875, dans l’Armana, le constat attristé : « Malgré les fêtes, les manifestations, les triomphes qui viennent accélérer, constamment et de toutes les façons, le galant mouvement de notre renaissance, nous sommes obligés de reconnaître que notre langue d’oc, si elle gagne du respect dans le monde des lettres, en perd, hélas ! dans les usages de la foule ».

Cet écart entre le rêve poétique et la réalité, le peuple idéal et le peuple réel, Mistral ne cesse de le constater. Faut-il pour autant abandonner la partie et se vouer entièrement à la conservation ? Il lui arrive de céder à la tentation et de se livrer à la nostalgie d’un passé idéalisé, voire inventé, Mais Mistral est régulièrement ramené au présent par les sollicitations de son entourage mais surtout par la nécessité de créer qui s’impose à lui. Comme il l’écrit à Adèle Dumas en 1897, « Le vrai, le seul bonheur de la vie, c’est de créer ». Il est donc sous tension, tension entre le passé et le présent, entre le monde réel et l’univers poétique, entre l’enracinement et l’universel. Il refuse de résoudre brutalement l’énigme de l’existence et cette tension qu’il incarne lui donne un rayonnement international

4.Le rayonnement international.

Que Mistral soit connu à l’étranger est une évidence. Il suffit de rappeler les nombreuses éditions de Mirèio : Dès 1864 en Catalogne (4 éditions avant 14). En 1868 en Angleterre, 1872 aux Etats-Unis, 1880, puis 1890 en Allemagne et en 1897 en Pologne, et dans les premières années du XX° siècle en Suède (1904), Italie (1905), Danemark (1907) et Portugal (1910, 1912), sans compter les éditons de Calendau, Nerto et des Mémoires et récits (Allemagne, Angleterre, Danemark, 1907). La liste, pour la suite du siècle, serait interminable.

Il y a des félibres dans le monde entier, nous l’avons vu, et des plus prestigieux. Il y a aussi des félibres venant d’autres parties de la France (Cf. le rôle important joué par un Lyonnais, Paul Mariéton). On soupçonne même que le félibrige pourrait être plus connu à l’étranger qu’en France. Dans sa Grammaire historique de la langue des félibres, Koschwitz indique :

« J’ai cru superflu de mettre en tête de la Grammaire une histoire de la langue provençale : les faits importants sont universellement connus », et il ajoute perfidement « du moins hors de France ». Il y a là sans doute une malicieuse exagération, mais tout de même. Un érudit étranger pouvait avoir l’impression que le rayonnement international de Mistral illustrait parfaitement l’adage célèbre selon lequel nul n’est prophète dans son propre pays.

Mais que peut représenter Mistral pour un étranger ? Que signifie cet intérêt ? Beaucoup plus, nous allons le voir, que l’intérêt littéraire, même si celui-ci est une condition indispensable. Il y a non pas un mais des Mistral à l’extérieur des frontières, et cette diversité reflète bien la complexité de sa personne et de son œuvre.

Il y a d’abord un Mistral que l’on tire du côté du politique, c’est-à-dire là où il a toujours refusé d’aller. Mistral n’a jamais mis en cause l’unité française, mais ses plaidoyers pour la dignité et la renaissance d’une langue et d’une culture peuvent avoir, dans un autre contexte, un tout autre écho. Le couronnement du Roumain Vasile Alecsandri aux fêtes latines de Montpellier en 1878 est un événement dans son pays, qui est en train de conquérir son indépendance. La figure de poète-meneur de peuple opprimé qu’incarne Alecsandri (il joue un rôle diplomatique important) s’inspire à sa manière de Mistral, qu’Alecsandri rencontre en 1882. Les contacts s’espaceront toutefois à mesure que la diplomatie roumaine s’orientera vers d’autres alliances, confirmant ainsi les réticences de Mistral sur le caractère éphémère de l’action politique.

Il en est de même, contrairement à ce que l’on pourrait penser, avec la Catalogne, dont le destin et le rapport à l’Etat central sont totalement différents de ceux de la Provence. Il y a un moment de grande fraternité (la Coupo Santo, on s’en souvient, nous vient des Catalans, dit l’hymne félibréen) mais aussi des tensions dès que le mouvement catalaniste devient nettement politique. Mistral réagit ainsi à un discours de Balaguer aux jeux floraux de 1880, à Valence : « Si dans le propos de l’ardent orateur, il y avait sous-entendue quelque pensée politique, si Balaguer a voulu dire que notre renaissance doit se faire l’instrument de tel ou tel système philosophique ou politique, au nom même de la liberté, nous protesterions ici ! Le félibrige, comme nous l’avons dit cent fois, est né en dehors de toute vue politique et en dehors il doit rester » (Crounico de l’Armana 1881).

Mais malgré les réticences du Maître à propos des dérives politiques, les thèmes mistraliens ont donc une puissance évocatrice qui resurgit à de nombreuses occasions. Il n’y a pas de meilleur exemple, par rapport à l’actualité récente, que celui de l’Ukraine. En 1900, des Ukrainiens envoient en effet plusieurs messages au félibrige, dont l’un affirme que « parmi les grandes littératures de l’univers, il y en a une qui cherche à défendre ses droits, comme le fait en France la littérature provençale. Ayant perdu son autonomie, devenue simple parcelle de l’Empire de Russie, après avoir longtemps lutté pour sa liberté, l’Ukraine proteste par la voix de ses écrivains contre la centralisation. Quoique enchaîné par la censure, notre peuple tient courageusement son drapeau où sont inscrites les glorieuses paroles de notre immortel poète Chevtchenko : « Brisez vos chaînes, fraternisez ! ».

A des milliers de kilomètres de Maillane, la référence mistralienne vient donc à l’esprit, et elle est suffisamment importante pour que ses auteurs aient le désir de la porter jusqu’au Maître. Nous ne connaissons pas ses réactions dans ce cas. Mais nous pouvons les imaginer, vu ce qui s’est passé avec les Catalans : il aurait encouragé la littérature et le mouvement culturel, mais se serait soigneusement tenu à l’écart de tout mouvement nationaliste.

On peut donc avoir de Mistral l’image d’un prophète national, image susceptible d’être utilisée dans d’autres contextes, mais cette image ne doit pas dépasser, selon le principal intéressé, les bornes de la littérature. Il n’empêche que l’écrivain suscite un des réactions, est un objet d’inspiration qui montre bien que les problèmes qu’il a soulevé dépassent les frontières de la Provence. De nombreux lecteurs trouvent en effet un rapport ente la situation qu’il évoque dans son œuvre et la leur, et y transposent la polémique : Mistral parle d’eux autant que de la Provence. Il n’est donc pas étonnant qu’on retrouve dans de nombreux pays les polémiques suscitées par son œuvre.

Ainsi en Ecosse, en 1867, une revue d’Edimbourg, la North British Review, publie un article intitulé « poèmes provençaux modernes », qui refuse l’entreprise de Mistral au nom de la défense de l’anglais. « N’y a-t-il pas quelque chose de forcé dans le néo provençalisme de Mistral ? Peut-on vraiment supposer que la France adoptera réellement une série de poèmes écrits dans ce qui fut jadis une langue classique mais qui est à présent un patois ? ». L’auteur compare alors les indigènes provençaux aux Ecossais des Highlands qu’il lui arrive de rencontrer, et qui répondent « no saxon » à ses paroles. Il refuse de considérer que leur langues puissent avoir un quelconque intérêt. Il conseille donc aux Provençaux de parler français, aux Ecossais de parler anglais. Quelques numéros après, au contraire, un autre article fait un compte-rendu de Mirèio et se place du côté des défenseurs des vieux langages. Selon son auteur, ce ne sont pas des obstacles au progrès mais un patrimoine commun. Et la suite est un éloge de la poésie populaire qui est, de façon à peine voilée, une attaque de l’article précédent. Il se passe en somme en Ecosse la même chose qu’en Provence, et Mistral est ici le révélateur des positions de chacun. C’est aussi, pour des raisons diverses, leur référence commune.

Personne ne met en cause, toutefois, les qualités du poète dans lequel tous se reconnaissent, mais pour des raisons différentes. Pour les uns, il est le chantre de la nature universelle.

« Il chante à présent surtout les sentiments simples, sincères du cœur humain, la réelle beauté de la nature, le charme de la vie saine, au grand air, le travail salubre et la vie simple, l’amour du foyer et de la patrie » (thèse de Charles Downer, en 1900, Frédéric Mistral, poet and leader in Provence, New York).

Pour les autres, il est un précurseur de ce qu’on appellerait maintenant le droit à la différence : « Les imbéciles préfèrent les ressemblances, ils les comprennent mieux. Quand ils voient des différences, ils essayent de les émousser jusqu’au niveau monotone de leurs bas instincts. Le sage aime la différence, la différence de costume, de langage, de genre de vie, d’apparence. La différence qui a donné à la Provence les plus jolies femmes de toute la France dans certaines de ses villes, les hommes les plus beaux dans d’autres ».

(Th Cook, Old Provence, londres, 1914).

Mistral est bien entendu celui qui a fait reconnaître cette différence, l’a promue, théâtralisée et consacrée, non seulement pour la langue mais aussi pour le costume, et en particulier le costume arlésien. Le regard étranger sur cette entreprise lui donne raison. Il devient un des symboles les plus marquants de la recherche d’authenticité au cours du siècle, même si, comme j’ai eu l’occasion de le montrer par ailleurs, cette authenticité résulte d’un processus. Prophète national pour les uns, modèle de simplicité et de rusticité pour les autres, défenseur d’une cause perdue pour ses critiques, du droit à la différence pour ses partisans, Mistral est tout cela et bien plus encore puisqu’il est, en somme, tout cela à la fois. Ce qui fait qu’il est au fond irrécupérable par quelque camp que ce soit et que c’est pour cela qu’il réussit à être universel en restant enraciné.

Il ne faut pas oublier, enfin, que cette universalité est d’abord celle de la création, c’est-à-dire celle de la poésie. Mais les poètes ne l’oublient pas et la preuve en est que dans les années cinquante du XX° siècle, quelqu’un d’aussi différent de Mistral que le poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini a été amené à s’y référer quand il est revenu vers le dialecte d’origine de sa mère, le frioulan. Avec ses amis, ils se sont donné le même nom que les membres de l’association fondée il y a 150 ans, celui de félibres. Il fallait pour cela, dit Pasolini, à la fois de la proximité et de la distance, du local et de l’universel, et surtout l’amour de la langue.

« Les félibres de Casarce n’ont aucun lien, même de loin, avec les formes par définition dialectales » écrit-il dans Passione e ideologia, retrouvant pleinement l’esprit mistralien. Sur l’enracinement universel, ce sont donc bien les poètes qui ont le dernier mot, et ce dernier mot, il est tout à fait légitime de le rendre à Mistral.

« Qu’est-ce que la Provence ? » se demande-t-il en 1906. Il répond que pour lui la Provence est : « Un pur symbole,/ un mirage de gloire et de victoire/ qui, dans la transition ténébreuse des siècles,/ nous laisse voir un éclair de beauté ».

Mais il le dit, bien sûr, en provençal :

Un pur simbèu,

Un miramen de glori e de vitori

Que, dins l’oumbrun di siècle transitori,

Nous laisso veire un eslùci dou beù.

(« Méditation du haut d’un belvédère provençal », qui figurera ensuite dans le recueil Lis Oulivado).